La chienne Cléo (Sophie Thibault), Pierre (Guillaume Boisbriand) et François (Joëlle Bourdon

La guerre des tuques délavée à l'acide

Avec sa Guerre des tuques, Fabien Cloutier nous catapulte dans un Québec dévasté, à l'aube du 89eCarnaval de Québec, alors qu'un tsunami vient de pulvériser le rocher Percé. «On est venu se réchauffer la nostalgie?», nous lance en pleine face la chienne Cléo. Oui... et non. Et c'est tout l'intérêt de la chose.
Avec son adaptation, l'auteur nous donne tout ce qu'il y avait à aimer dans le film d'André Melançon : la rivalité, l'humanité, le quotidien, les répliques mémorables (sauf une, la plus célèbre, un motif brillamment exploité). Mais il passe le portrait de société au tordeur et le délave à l'acide.
Ce que vous auriez pu fantasmer, comme adulte, comme suite au baiser de Luc et Sophie, on vous le montre sans détour. Le petit frère de François les lunettes, toujours mis à l'écart, se transforme en un grand handicapé intellectuel de 300 livres que tout un chacun malmène et insulte. Et le texte est truffé d'allusions à une crise économique et sociale qui ronge l'humanité comme un cancer.
On joue
J'aimerais vous dire que l'on accepte la leçon de ce miroir déformant avec circonspection. Mais la vérité est qu'on rit, et beaucoup, parce que le texte est brillant et parce qu'ici, on joue. On joue à la guerre, on joue au théâtre, on joue à la vie. Les acteurs ont complètement saisi l'esprit. Mordant, mais vrai. Exalté, mais avec un fond d'humanité crasse. Le Théâtre Sous Zéro, avec La guerre des tuques, marche dans les traces de Jean-Pierre Ronfard avec Vie et mort du roi Boiteux. L'entreprise n'est pas aussi colossale, mais le fond, cet alliage de bâtard et de sublime, est le même.
L'envie de raconter ce que Cloutier a fait de Daniel Blanchette de Victoriaville, de l'escalade de tension vers la mort de Cléo et de Ti-Guy la Lune est forte. Je pourrais y passer la critique. C'est signe que l'adaptation est drôlement bien tournée.
Il faut rappeler que toute la représentation se déroule à l'extérieur, derrière une vitre, alors que le public est confortablement installé à l'intérieur. Les gradins manquent un peu de dénivelé, les larges lignes verticales dans la baie vitrée gâtent un peu la vue, surtout lorsque l'action est au centre, et quelques micros provoquaient des cillements désagréables le soir de la première, mais somme toute, les petits désagréments techniques en valent la peine, ne serait-ce que pour profiter des scènes de bataille dans la vraie neige, exécutées avec toute la joie enfantine espérée.
Danielle LeSaux-Farmer joue une Sophie aussi assurée qu'efficace. Lucien Ratio en Luc crinqué, Guillaume Boisbriand en Pierre assailli par les responsabilités et Joëlle Bourdon en François les lunettes, très près de l'original, sont excellents. Ceux qui les entourent également.
Tout colle. Le jeu, le décor de Christian Fontaine, impeccablement déglingué, les lumières de Bernard White, qui combine lumière noire et gros projecteurs, les costumes de Dominique Giguère, à mi-chemin entre les années 80 et maintenant.
La guerre des tuques au théâtre, c'est tout ce que vous auriez voulu que le film devienne, s'il avait évolué en même temps que votre sens de l'absurde, le cynisme et le désintéressement ambiant, et en respectant l'enfant qui reste logé quelque part en vous.
La pièce, produite par le Théâtre Sous Zéro, est présentée au Musée national des beaux-arts du Québec jusqu'au 3 mars.