Rock Demers entouré des jeunes comédiens de son 24e Conte pour tous, La gang des hors-la-loi.

La gang des hors-la-loi: Rock Demers frappe un circuit

Rock Demers a été patient avec La gang des hors-la-loi. Mais quand il a enfin obtenu la balle qu'il attendait, le producteur a frappé un retentissant coup de circuit. Ce 24e Conte pour tous a non seulement été remarqué dans le réseau des festivals où il amorce une carrière fulgurante, mais il célèbre en grand le 30e anniversaire du début de cette grande aventure amorcée par La guerre des tuques. Fête qui culminera en septembre par la publication chez Bayard de Rock Demers raconte les contes pour tous et le début d'une retraite progressive, espère-t-il.
Il est tout de même ironique qu'un homme qui a passé sa carrière à ravir les enfants sente le poids de l'âge le rappeler à l'ordre. Mais Rock Demers a 81 ans. Et un seul regret : ne pas avoir assez de temps pour réaliser tous les projets qui l'attendent sur son bureau. Alors il est en discussion avec deux groupes pour céder Les productions La Fête. Idéalement, il aimerait y être encore associé pendant «trois, quatre ans» pour faire passer ses semaines de travail de 70 heures, à 60, puis à 50, puis...
L'homme à la barbe blanche et au doux sourire travaille fort parce qu'il adore encore par-dessus tout voir «l'étincelle dans les yeux des spectateurs à la sortie de la projection, de savoir que la réaction est la même ici [qu'ailleurs dans le monde]. On sent que ces films-là répondent à un besoin et qu'ils viennent combler quelque chose chez les jeunes et les moins jeunes. Ce que je veux faire avec chaque film, c'est un peu l'équivalent de ce qu'on peut faire avec Le petit prince de Saint-Exupéry, qu'on peut lire à 8 ans, à 50 ans ou 80 ans et y découvrir de nouvelles choses.»
Dans le cas présent, il s'agit d'une gang de jeunes, menée par Nicolas, 12 ans, qui mettent tout en oeuvre pour sauver le vieux terrain de baseball de leur petit village que les autorités veulent utiliser comme dépotoir.
L'histoire aura pris 15 ans avant de se retrouver au cinéma. Rock Demers raconte qu'un homme est débarqué dans son bureau en 1999 avec son livre à la main, The Outlaw League. Après l'avoir lu, le producteur recontacte l'auteur. Il s'écoulera plusieurs d'années avant que Lance Woolaver lui demande finalement s'il peut écrire le scénario.
Au fil du temps, il retravaillera quelques versions avant que Rock Demers lui propose l'aide d'un professionnel. Les deux hommes s'entendent sur André Melançon. Il sera aussi le réalisateur de ce film tourné en anglais et qui se déroulera dans les années 60, contrairement à la tradition des Contes qui se déroulent toujours dans le temps présent.
«Sous le choc»
Réponse de Téléfim Canada, raconte M. Demers: c'est sans intérêt. «On était sous le choc.» Le projet se retrouve dans les limbes, mais il continue d'obséder le producteur. Après trois, quatre ans, il demande à Lance Woolaver de lui céder les droits pour retravailler sur les bases d'un film en français, actuel et à plus petit budget. La gang... est accepté par la SODEC, mais encore une fois refusé par Téléfilm, qui se fera finalement une raison.
Symbole puissant, La gang... devait marquer le retour d'André Melançon comme réalisateur d'un Conte pour tous, après les succès de La guerre des tuques et de Bach et bottine (1986). Mais la maladie en a décidé autrement. C'est Jean Beaudry, qui avait tourné Pas de répit pour Mélanie (1990) et Tire­lires, combines et cie (1992), qui a pris la relève. Et qui est devenu le représentant du film auprès des nombreux festivals qui le réclament.
L'évocation de la première, qui s'est déroulée au 54e Festival de Zlin, en République tchèque devant 1000 personnes, émeut Rock Demers aux larmes.
On comprend mieux qu'en entrevue il ait parfois eu des trémolos dans la voix. D'autant qu'il a, dès le départ, aimé cette alliance complice qui se forme entre les jeunes et les vieux de ce petit village de pêcheurs. Mais il est aussi fier que ce film incarne un visage jeune et vigoureux de la Francophonie, avec ses accents québécois, néo-brunswickois, chiac et de France. «C'est un apport extraordinaire à l'histoire», croit-il.
Le tournage de La gang... s'est déroulé en Acadie, qui a offert un décor parfait pour l'histoire. Presque par hasard. Alors que l'équipe effectuait des repérages en Gaspésie, un article de La Presse, en 2011, a retenu l'attention des gens du Nouveau-Brunswick. Ils ont joint la production dès le lendemain. «Tout était regroupé» dans la même région pour le tournage. Le crédit d'impôt était intéressant, mais guère plus qu'au Québec, soutient le producteur.
Deux jeunes cinéastes étaient sur place avec l'équipe pour réaliser un making of. Ce que Isabelle Darveau et Christine Doyon ont tourné «était tellement extraordinaire» que leurs images formeront plutôt un documentaire «qui aura une vie en soi», Bienvenue chez nous, la gang de Ritchibucto.
Même s'il envisage la retraite, n'allez pas croire que Rock Demers ralentit le rythme pour autant. L'adaptation de La guerre des tuques en animation 3D va bon train, avec une sortie «idéalement à Noël 2015», et il prépare un 25e Conte, Le plieur du temps, qui serait réalisé par Patrice Sauvé, sur un scénario de Kim Nguyen.
«Dès son premier film, j'ai vu qu'il avait un talent exceptionnel, qui s'est confirmé avec Rebelle. On lui a présenté un projet qui n'aboutissait pas. Il nous a écrit un scénario extraordinaire où l'histoire se passe dans des univers parallèles. Ça prenait Kim pour développer cette histoire, avec son talent, sa sensibilité et son imaginaire.» Rock Demers se cherche un coproducteur étranger pour ce projet qui serait doté d'un budget significatif, environ 10 millions $.
La retraite? Pas pour tout de suite, de toute évidence. Tant mieux. Rock Demers a encore le coeur et l'âme d'un enfant.
<p>Guy Thauvette incarne Jérémie, un grand-père profondément traumatisé par la mort de son fils dont il se croit responsable et qui sombre dans la dépression et l'alcool.</p>
Guy Thauvette: «c'est un cadeau»
Guy Thauvette a beau être l'un des meilleurs acteurs québécois, on ne le voit jamais assez au cinéma. Vrai qu'il partage son temps entre le théâtre, le petit écran (Bouscotte, Scoop, Temps dur) et le grand, notamment Anne Trister de Léa Pool et Mémoires affectives de Francis Leclerc. L'occasion de tourner dans un Conte pour tous s'est révélée un véritable «cadeau» pour celui qui s'estime «vraiment chanceux» à son âge de se voir offrir des rôles aussi consistants.
Modeste, Guy Thauvette? Assurément. Si La gang des hors-la-loi tourne autour des enfants, l'acteur dans la soixantaine en est le pivot. Son interprétation de Jérémie, délicate et tout en intériorité, évite la caricature alors qu'il interprète un grand-père profondément traumatisé par la mort de son fils dont il se croit responsable et qui sombre dans la dépression et l'alcool. «Il n'éprouve pas seulement la culpabilité qu'on lui renvoie, mais aussi la perte de la relation d'amour avec son fils.»
L'homme a tout de suite senti des affinités avec son personnage. «J'ai toujours été très proche de mes [deux filles]», souligne-t-il en entrevue. Il s'est d'ailleurs beaucoup investi dans leur éducation. De façon naturelle : «J'ai toujours eu un plaisir immense à jouer avec les enfants. Ça tombait dans mes cordes.»
Le plus étonnant, c'est qu'il aurait pu passer à côté de ce rôle taillé sur mesure pour son talent subtil. André Melançon, qui devait réaliser, mais qui s'est retiré en raison de problèmes de santé, a pensé à Guy Thauvette pour un rôle secondaire. «Quand Jean Beaudry a pris la relève, il m'a proposé le rôle du grand-père parce que l'acteur pressenti était trop vieux, alors que moi, c'était dans mon âge, quelque chose comme 45 ans», dit-il pince-sans-rire.
Plus sérieusement, «je suis tombé en amour avec le personnage et l'histoire. C'est extraordinaire d'arriver maintenant à le jouer alors qu'il est proche de mon âge et qu'il a une humanité tellement énorme. Son amour et sa tolérance aussi.»
«Je suis vraiment chanceux»
Comme souvent dans les Contes pour tous, ce 24e opus propose des niveaux de lecture différents selon qu'on soit un enfant, un adulte ou... un baby-boomer - incarné par Jérémie. Cette génération portée par les idéaux de la Révolution tranquille et la promesse d'un monde meilleur qui se retrouve aujourd'hui «dans un marasme incroyable. C'est comme si on court vers un précipice et que plus on court, plus on court vite. Alors que dans ce film, il y a cette tendresse et cet amour dans la famille».
«Je suis vraiment chanceux. Comme si tout à coup les personnages rejoignent mon âge et cette dimension d'humanité qu'on trouve en vieillissant.» Guy Thauvette ne renonce pas pour autant aux grands rôles dramatiques et aux personnages ambigus. À preuve, il sera la clé de voûte du nouveau long métrage qu'André Turpin (Un crabe dans la tête) tourne en ce moment.
Une bonne nouvelle : on va revoir Guy Thauvette au cinéma l'an prochain.