C'est l'actrice Ingrid Bergman qui a été choisie pour l'affiche du Festival de Cannes 2015.

La fête du cinéma

Il y en a pour qui c'est les séries. D'autres, le barbecue. Le jardinage. Le golf. Le vélo. Le ménage. À chacun son obsession. Pour moi, c'est le Festival de Cannes. À l'adolescence, je dévorais la sélection dès qu'elle se retrouvait dans Le Soleil. De nos jours, ça commence à me démanger dès janvier. Je dévore les papiers des magazines spécialisés, je suppute sur les chances des Québécois. L'an passé, c'était Xavier Dolan et Stéphane Lafleur. Dans quelques jours, ce sera Denis Villeneuve. Et j'y serai pour vous faire un compte-rendu quotidien sur toutes nos plates-formes de LA fête du cinéma.
Cannes est un festival paradoxal. C'est une célébration du septième art - et de la cinéphilie. Je suis toujours ébahi de voir ces braves qui font la file de longues heures sous un soleil plombant ou une pluie battante dans l'espoir d'obtenir des billets pour une représentation.
Mais c'est aussi devenu une vitrine du clinquant, avec ses starlettes qui défilent dans des vêtements griffés, ses marques de luxe qui envahissent tout l'espace et ses voleurs droit sortis d'un film d'Hitchcock (La main au collet, 1955). Cette semaine encore, un audacieux quatuor de cambrioleurs est reparti avec 20 millions $ de bijoux et de montres de chez Cartier.
Reste qu'à la base, ce qui compte, ce sont les oeuvres. Qui marquent et font battre le coeur plus vite. Les assistances ont beau diminuer dans les salles, Cannes fait encore rêver. Bien sûr, une Palme d'or n'est pas une garantie de succès. Sommeil d'hiver du Turc Nuri Bilge Ceylan, le vainqueur de l'an dernier, est loin d'avoir fait courir les foules. N'empêche : sur les 19 films en compétition en 2014, 17 ont pris ou vont prendre sous peu l'affiche à Québec, pourtant presque un désert de cinéphiles.
Ça fait toujours un peu drôle d'écrire sur des longs métrages que nos lecteurs ne verront pas avant longtemps (ce ne sera pas le cas de Mad Max, présenté hors compétition la veille de sa sortie mondiale, le 15 mai). Au Soleil, nous croyons à l'importance d'avoir un journaliste sur place, avec un regard représentatif des gens de Québec plutôt que de Montréal, de Paris ou de Londres - même en temps d'austérité.
«T'es pas à plaindre», me lançait une collègue, cette semaine. Bien sûr que non. C'est un rêve qui se réalise chaque année, une sensation indescriptible qui m'envahit chaque fois que je mets les pieds sur la Croisette en débarquant de l'autobus (l'aéroport est à Nice). Même si l'énergie enjouée de mes trois tornades et les maladresses craquantes de ma douce ingénue vont me manquer. Car Cannes, c'est aussi une grande pression : celle de vous faire ressentir l'atmosphère et les sensations fortes qu'on va vivre au cours des deux prochaines semaines. Je vous en reparle dès mon arrivée sur place, dans le journal de mercredi.
J'ose à peine imaginer Denis Villeneuve s'inscrire au palmarès. Quand Xavier Dolan nous a confié, à mon collègue Cédric et à moi, son émotion après avoir remporté le Prix du jury, j'en avais la gorge nouée et les jambes sciées. Un an après, j'en ai encore des frissons.
Bien sûr, la fatigue joue un rôle là-dedans. Les heures sont longues à Cannes, malgré l'adrénaline. La première projection est à 8h30, la dernière à 19h. Entre les deux, entrevues et conférences de presse. Avec un peu de chance, on complète son papier avant 22h, puis on mange une bouchée. Alors, la fête...
De toute façon, ce n'est plus ce que c'était, semble-t-il. Les traditions se perdent. En 1995, la fête sur la plage qui a suivi la Palme d'or d'Underground d'Emir Kusturica comptait sur la présence de Johnny Depp, de Jim Jarmusch, d'Harvey Keitel et de Carole Bouquet. L'actrice française s'est retrouvée au centre d'un esclandre et l'alcool coulant à flots, ça s'est terminé à grands coups de claques sur la gueule et l'intervention bienveillante des flics.
Mais ça, c'était bien avant Charlie...