Benoît Daigle et Nancy Samson ont été assassinés le 1er février par Martin Godin dans ce chalet de la côte des Bouleaux, à Sainte-Croix.

La face cachée du drame de Sainte-Croix

Si je vous demande de résumer le drame de Sainte-Croix, qui a fait cinq morts en février, ça devrait ressembler à ça : «C'est l'histoire de Martin Godin qui s'est fait larguer pour Benoit Daigle et qui a pété les plombs. Il a tué son ex, ses deux filles, le nouveau chum, s'est suicidé après.»
C'est plus compliqué que ça.
Lorsqu'il a été tué, Benoit Daigle était en probation pour des agressions sexuelles sur deux mineurs commises 15 ans plus tôt. Des gestes répétés, qui se sont déroulés pendant trois ans. Il a été condamné le 23 avril 2012 à huit mois de détention dans sa résidence, plus deux ans de probation.
Au cours du procès, un rapport sexologique a été produit, on y lit que Daigle présentait un risque de récidive modéré. Pas il y a 15 ans, en 2011. Cela lui a valu d'être inscrit au registre des délinquants sexuels et de produire un échantillon d'ADN. Pourtant, à partir du jour où il a été arrêté par la SQ jusqu'à sa mort le 1er février, jamais on ne lui a interdit d'être seul avec des mineurs.
Martin Godin savait ça.
Je me suis rendue chez François Quesnel, à Sainte-Croix. Il ne connaît pas directement Martin Godin, mais il est lié à lui par personne interposée. Cette personne-là, c'est Benoît Daigle. L'ex-conjointe de Quesnel a été en couple pendant cinq ans avec Daigle, avant qu'il ne la laisse en novembre pour une autre femme.
Cette femme-là, c'est Nancy Samson, la conjointe de Godin. Les deux femmes étaient de bonnes amies, jusque-là du moins.
La relation entre Nancy Samson et Benoit Daigle est restée nébuleuse jusqu'à la fin. Le mercredi avant le drame, Nancy Samson a annoncé à Godin qu'elle le quittait, ne lui a pas dit pour aller avec qui. Godin a fait sa petite enquête, a téléphoné à l'ex de Quesnel. Je l'ai appelée, elle n'a pas voulu me dire ce qu'ils se sont dit.
On ne saura jamais.
On sait que le 1er février, Martin Godin a pris son fusil, a tiré une balle sur Benoit Daigle, a étranglé la mère de ses enfants. Il est revenu à sa maison de Saint-Isidore, a tourné l'arme vers ses deux filles, Médora et Béatrice, puis vers lui. Il est mort trois semaines plus tard à l'hôpital.
François Quesnel se souvient du 1er février. «Quand ils ont trouvé Benoit Daigle mort, tout le monde pensait que c'est moi qui l'avait clanché.» Quesnel n'acceptait pas qu'un homme accusé d'agression sexuelle sur des mineurs soit avec ses trois enfants. «J'ai appris qu'il était accusé le 4 décembre [2009] en lisant le Journal de Québec.» Son ex sortait avec Daigle depuis presque un an.
Pendant les quatre années où Daigle a été avec ses enfants, Quesnel a rongé son frein. «Mais, au lieu de prendre un fusil, j'ai pris un crayon et du papier.» Il a écrit des lettres, beaucoup de lettres. Aux autorités surtout, une fois à Daigle. «Je lui ai dit de ne pas toucher à mes enfants, je lui ai dit : "Éloigne-toi".»
Quesnel a été arrêté quatre fois pour harcèlement et intimidation, mais aucune des neuf accusations n'a été retenue contre lui. En désespoir de cause, Quesnel a même imploré la cour de le convoquer au tribunal pour qu'il puisse s'adresser à un juge. Pour lui dire que Benoit Daigle ne devrait pas se trouver seul avec des enfants, ni les siens, ni ceux des autres. Il n'a pas été entendu.
Pas d'interdiction
Selon les premières accusations déposées contre Benoit Daigle, les agressions ont été commises entre le 3 juin 1992 et le 4 février 1995. Au début, le garçon avait huit ans, la fille, cinq. Benoit Daigle a eu 18 ans le 12 juin 1992. Il était à huit jours de sa majorité quand il est passé à l'acte.
Pourtant, le dossier a été traité au Tribunal de la jeunesse. Les dates des agressions sur les deux victimes ont été changées, pour commencer en janvier 1989 et finir le 1er mai 1992, un mois et demi avant les 18 ans de Benoit Daigle. Si on suit la logique de ces dates, la fillette aurait eu 23 mois lors des premières agressions.
Il y a eu un deal entre les parties. La procureure de la Couronne qui a hérité du dossier, se rappelle qu'il «a été réglé à la satisfaction de tout le monde». Daigle a d'abord accusé un cousin, crié au coup monté avant de plaider coupable aux quatre chefs d'accusation. Ce qui a permis d'éviter un procès aux victimes.
Dans les lettres manuscrites qu'il a envoyées aux autorités, Quesnel posait une question. Comment se fait-il qu'on n'ait jamais interdit à Benoit Daigle de se trouver seul en présence de mineurs? Ni les policiers qui l'ont arrêté, ni les procureurs qui ont été responsables du dossier, ni le juge qui a prononcé la sentence n'ont imposé cette condition. C'est ça qui enrageait Quesnel.
Quand l'agent de la Sûreté du Québec a remis à Daigle, le 13 mai 2009, la promesse de comparaître, il lui a interdit de se trouver en présence des victimes présumées, point à la ligne. Daigle a comparu au mois d'août.
Septembre 2010, à Dosquet, un vieillard de 92 ans, Claudemire Larose, a été arrêté pour des agressions sexuelles sur quatre mineurs commises dans les années 80. L'homme souffrait d'Alzheimer, était pratiquement sourd et aveugle, se promenait en fauteuil roulant. Il a comparu peu après son arrestation, a été libéré sous plusieurs conditions, dont celle de ne pas être seul avec des mineurs.
Allez comprendre.
Ainsi, Benoit Daigle pouvait être seul avec des enfants, et ce, malgré un risque de récidive. «Trois experts l'ont rencontré. Ils ont conclu à un risque de récidive modéré. J'ai vu ce rapport-là. Qu'est-ce que vous pensez que ça fait dans la tête d'un père qui sait que ses enfants sont avec ce gars-là?»
«Ça ne pouvait pas finir autrement»
Quesnel a demandé plusieurs fois à ses enfants si Daigle posait des gestes sur eux, ils ont répété qu'il ne s'était jamais rien passé. N'empêche, Quesnel n'avait jamais l'esprit tranquille, surtout depuis le 22 décembre 2009. «J'ai appelé ma fille, je lui ai demandé ce qu'elle avait fait ce jour-là, elle m'a dit : "J'ai pris un spa avec Benoit".»
Elle avait sept ans, le même âge que la petite Médora. «Elles étaient des meilleures amies, elles étaient toujours ensemble.»
Quesnel n'en revient pas que personne n'ait allumé avant la nuit fatidique. «À partir du moment où t'as un gars qui est un agresseur sexuel sur des enfants, qu'il peut être en présence de mineurs, qu'il a un risque de récidive et qu'il est avec des enfants dont un des deux parents n'est pas d'accord avec ça, c'est sûr que ça va mal finir. Certain à 100 %. Ça ne pouvait pas finir autrement.»
Le 16 décembre, il a envoyé une lettre manuscrite au Directeur des poursuites criminelles et pénales, au boss de la déontologie, au patron de la SQ de Laurier-Station. «Je leur ai dit que quelque chose allait arriver. Qu'il ne fallait pas être une lumière pour savoir que ça allait mal finir. Je me disais que ça pouvait aller du suicide de Martin Godin jusqu'au pire.»
Le pire est arrivé.
Si Quesnel a réussi, il ne sait pas trop comment, à contenir sa colère, Martin Godin, lui, s'est laissé emporter par elle. «Moi, j'ai vécu ça pendant quatre ans; lui, pendant un mois et demi.» Selon des témoignages recueillis après le drame, il semble que Godin avait une santé mentale fragile.
Des voisins de Godin rencontrés peu après le drame ont fait des portraits différents de lui, allant d'un bon père à un homme colérique qui avait un mode de vie relâché. «Ça n'enlève rien au fait qu'il adorait ses filles, c'était ses deux princesses. Qu'est-ce qui arrive à quelqu'un qui veut protéger ses enfants dans une situation comme ça? Il veut les emporter avec lui. C'est ça qui est arrivé.»
«Démence provoquée»
François Quesnel «ne justifie pas ce geste, absolument rien ne peut justifier un geste comme ça. Ce que je dis, c'est qu'il y a un contexte. Je ne le connais pas, Martin Godin, mais quand tu tues une femme et des enfants, dans mon livre à moi, c'est une démence provoquée. On n'a pas tous le même niveau de tolérance. Comment un père peut en venir là? Quel était son niveau à lui?»
Quelque part avant ça.
Est-ce que le fait que Nancy Samson le quitte aurait suffi à déclencher une telle folie meurtrière? On ne saura jamais. Quesnel en doute. Il est soulagé que ses enfants soient sains et saufs. «Ils auraient pu être au chalet quand c'est arrivé. Le1er février, j'étais avec mes deux gars, je suis allé chercher ma petite et, pendant 48 heures, j'ai remercié le ciel qu'il ne leur soit rien arrivé.»
Ils sont vivants, mais ils sont poqués. François Quesnel aussi est à ramasser à la petite cuillère. «Ce qui est arrivé, ce n'est pas la fin. Le coroner peut régler ça, dire qu'ils ont échappé le ballon. Mais il y aura encore des conséquences à ça. Il y a du monde qui reste, ils devront vivre avec ça. Mes enfants qui ont vécu là-dedans, qui ont vu ces choses-là, ils doivent vivre avec ça.»
C'est d'abord pour ça que François Quesnel a accepté de raconter son histoire, une fois pour toutes. Pour ne plus que ça se reproduise.
Jamais.