Des facteurs biologiques propres à chacun font varier les effets secondaires des médicaments. C'est ce qui explique qu'un médicament donné peut avoir tendance à endormir certains, et à causer de l'agitation chez d'autres.

La botte de foin chimique

«J'ai souvent remarqué que prendre des antibiotiques, des Tylenols ou encore des anti-inflammatoires, me cause de la somnolence. Mais je vois aussi que, chez plusieurs personnes de mon entourage, c'est tout le contraire : les médicaments les empêchent de dormir. De quoi cela dépend-il? D'une hormone, d'un neurone, ou que sais-je encore?» demande Lise Sansfaçon, de Québec.
De manière générale - mais alors, vraiment très, très générale -, la réponse à cette question tient à la grande variabilité que l'on observe entre les individus. Même si, dans l'ensemble, nos ressemblances l'emportent sur nos particularités (après tout, nous appartenons tous à la même espèce), il reste néanmoins beaucoup, beaucoup de place pour les différences.
À cause d'écarts génétiques, mais aussi à cause de nos habitudes de vie, de la flore bactérienne qui diffère d'un individu à l'autre, et de divers autres facteurs, «nous avons des compositions organiques, des substrats dans notre système qui peuvent être assez différents d'une personne à l'autre, tant au niveau des enzymes pancréatiques ou digestives qu'au niveau de nos protéines sanguines pour la fixation des médicaments, une fois qu'ils sont absorbés», dit Daniel Kirouac, de la Faculté de pharmacie de l'Université Laval.
«Même les aliments que nous ingérons peuvent être métabolisés de manières différentes d'une personne à l'autre, souligne-t-il. [...] Donc ça fait que les effets secondaires peuvent varier énormément. Il y a des gens qui disent : «Peu importe ce que je prends, ça m'endort», alors que le même médicament va plutôt causer de l'agitation et de l'insomnie chez d'autres.»
Maintenant, et si l'on nous permet ce jeu de mots, c'est là une réponse fort «générique», au point même d'en être un brin frustrante, puisque l'idée selon laquelle on réagit différemment aux médicaments parce qu'on est tous différents tient de l'évidence.
Quel genre de différence en particulier fait que notre lectrice s'endort à la moindre prescription? Et dans le cas de la somnolence en particulier? Une hormone, un neurone, autre chose?
En fait, dit M. Kirouac, cela change d'un médicament à l'autre et, dans la majorité des cas, on ignore complètement quels mécanismes déclenchent les effets secondaires.
Oh, il y a bien des médicaments dont certains effets indésirables sont bien compris. Il s'agit le plus souvent d'effets qui sont liés plus ou moins directement à l'action principale du médicament, dit le pharmacien, mais examinons-en quelques-uns, cela permettra de se faire une petite idée de ce qui cause les effets secondaires.
Un exemple bien connu d'effets indésirables d'un médicament est les brûlements d'estomac souvent associés à un type d'anti-inflammatoires dits «non stéroïdiens».
Ce sont des médicaments qui nuisent à la production de molécules nommées prostaglandines, «qui sont des substances produites naturellement par le corps à partir du moment où il y a un bris ligamentaire ou musculaire, ou un tendon qui est étiré, explique M. Kirouac. C'est sécrété pour accélérer le processus de guérison.»
Or ces prostaglandines vont également augmenter le flot sanguin à l'endroit blessé, qui se trouvera donc à enfler et, possiblement, à faire mal. C'est pour cette raison qu'il peut être souhaitable de prendre des anti-inflammatoires, «mais en même temps, dit M. Kirouac, il y a des prostaglandines qui existent aussi ailleurs dans notre corps, notamment dans l'estomac, où elles sont impliquées dans la sécrétion de la muqueuse qui protège l'estomac. Donc si on prend des anti-inflammatoires non stéroïdiens, on diminue la prostaglandine et donc l'enflure dans le genou, mais on nuit en même temps à la muqueuse gastrique» - d'où les brûlures d'estomac.
De la même façon, on peut assez aisément expliquer pourquoi certains antidépresseurs provoquent de la somnolence, poursuit le pharmacien : c'est simplement parce que pour atténuer les blues, ils interfèrent avec des molécules présentes dans notre cerveau, souvent la sérotonine, qui jouent un rôle dans le sommeil.
Les dépressifs ont en effet des concentrations de sérotonine plus basse que la moyenne; si l'on en «rajuste» les niveaux, on peut ainsi traiter la dépression (ou du moins, ses symptômes). Cependant, on sait aussi que la sérotonine est liée aux cycles circadiens : à mesure que la journée passe, elle s'accumule dans le cerveau jusqu'à ce que, passé un certain seuil, elle finisse par provoquer l'endormissement.
Une machine chimique
Voilà qui illustre le genre de voies détournées que prennent les effets secondaires. Cependant, lorsqu'ils découlent d'autre chose que du mécanisme principal du médicament, il devient beaucoup plus difficile de savoir ce qui se passe.
Le corps humain est une machine chimique d'une formidable complexité - juste nos gènes, pour ne nommer que ça, codent entre 20 000 et 25 000 protéines différentes, qui interagissent entre elles et avec une foule d'autres molécules pour former des milliers d'autres substances. Et on ignore encore la fonction (voire l'existence) d'un grand nombre d'entre elles. Ajoutons à cela que les effets secondaires peuvent être déclenchés par le médicament lui-même, mais aussi par ses métabolites, et qu'ils peuvent ne survenir qu'en présence de certaines autres substances, comme des «variantes» de protéines, de l'alcool, ou autres.
Cela donne une idée de quel genre de petite aiguille dans quel genre de grosse botte de foin l'on se trouve à chercher, ici...
Autre source :
Bruno Dubuc. «Sérotonine et autres molécules impliquées dans la dépression» et «Les neurotransmetteurs de l'anxiété», Le cerveau à tous les niveaux!, Université McGill, 2002, http://bit.ly/1j3jaSc et http://bit.ly/VnRkp3