Journal imaginaire de Françoise David

D'ici les élections du 7 avril, Le Soleil publiera les réflexions imaginaires des chefs des quatre partis représentés à l'Assemblée nationale. Aujourd'hui: le journal de Françoise David.
5 mars
Cette année, Québec solidaire fait le tour du Québec dans un autobus. Comme les grands!
Au début, nous rêvions d'un minibus électrique. Ou hybride. À la limite, on se serait contenté de rouler à la graisse de patates frites, du moment que les pommes de terre soient bio-équitables et qu'elles n'aient jamais fréquenté un légume génétiquement modifié.
Ça n'a pas été possible. Notre monstre roule au gros diesel qui tache. Même qu'il va produire six tonnes de gaz à effet de serre!
Pour calmer notre monde, nous allons planter 210 épinettes, au nord du Lac-Saint-Jean.
Promis, juré, chaque bébé épinette recevra une ration minimale de fumier provenant d'une poule heureuse du Plateau Mont-Royal. Chacun ou chacune obtiendra une place égale au soleil.
«Mais l'idéal, disait Alphonse Allais, ça consisterait à bâtir les villes à la campagne. L'air y est beaucoup plus pur.»
9 mars
Pierre Karl Péladeau vient d'annoncer qu'il sera candidat du Parti québécois, dans Saint-Jérôme! PKP, un gars que nous situons tellement à droite, qu'il lui faudra un GPS pour retrouver le centre de l'échiquier politique!
Ça ressemble à un cadeau du Ciel, même si je ne crois pas au Bon Dieu, parce qu'il doit s'agir d'un autre homme blanc, d'âge mûr, probablement milliardaire, qui veut diriger le monde.
Où est-ce que j'en étais? Ah, oui, PKP.
Sur le coup, j'ai été dure envers lui. Mais dans le fond, je lui souhaite bonne chance. Surtout s'il se retrouve dans l'opposition.
Monsieur devra oublier les discussions du conseil d'administration d'Hydro-Québec, pour faire semblant de s'intéresser aux débats du caucus des députés, où chacun réclame son bout de route.
Adieu les folles soirées avec René Angélil, dans la loge du propriétaire des Nordiques! Bonjour les chicanes avec les bénévoles du Parti, qui veulent se faire rembourser trois cuisses de poulet commandées avant une rencontre avec les Chevaliers de Colomb.
Dans la région de Saint-Jérôme, 1200 familles ont recours aux banques alimentaires.
Avec toute l'empathie qu'on lui connaît, j'essaye d'imaginer la tête de l'ex-patron de Québecor, confronté au désespoir d'un électeur, seul dans son bureau.
La vie, c'est pas mal moins glamour que les coulisses de l'émission Le baquet. Euh, je veux dire, Le banquier, bien entendu.
21 mars
À la tête de Québec solidaire, les gens pensent que nous partageons les rôles sur le modèle Good Cop, Bad Cop. Moi, la figure plus présentable, pour les débats. Amir Khadir, le gars de principe qui dépasse parfois les bornes.
La différence, c'est qu'on pardonne tout à Amir Khadir. On dirait un don. Quand il était petit, je l'imagine arrivant en classe, avec son air angélique.
La maîtresse : Mon petit, pourquoi ne m'as-tu pas remis ton devoir?
Le petit Amir : Je suis désolé, Madame. Je l'ai perdu en me battant contre un gars qui disait que vous n'étiez pas la meilleure institutrice de toute l'école.
Ça vous amuse? Moi, ça me laisse songeuse.
J'ai 66 ans. Je ne verrai pas le Grand Soir au cours duquel Québec solidaire prendra le pouvoir.
Je ne sais même pas si j'aurai la patience d'endurer encore longtemps le côté chicanier et un peu folklorique d'une certaine gauche.
L'autre jour, nous défendions les producteurs de fromage, menacés par le libre-échange. Dans n'importe quel parti, tout le monde applaudirait.
Pas chez Québec solidaire. Quelques militants ont même dénoncé notre prétendue indifférence devant les souffrances infligées aux animaux par l'industrie laitière.
Pour paraphraser Alfred de Musset, le Québec marche. Mais dans quoi, je vous le demande?
29 mars
Des fois, la futilité des journalistes m'exaspère. Je m'ennuie des bons vieux journaux militants, avec des articles fleuve, sans la moindre photo, qu'il fallait lire avec une loupe et une bonne provision d'aspirines.
Il y a quelques jours, j'ai dû remplir un questionnaire du journal La Presse sur mes connaissances du Québec. Comme à la petite école.
Je n'ai pas fait mauvaise figure. Sauf quand je n'ai pas pu nommer un seul joueur québécois du Canadien de Montréal.
Avec les médias, nos relations ressemblent souvent au personnage de l'écrivain Jorge Luis Borges, qui reçoit une feuille de papier.
Il lit : «Ce qui est écrit de l'autre côté de la feuille n'est pas vrai.»
Il la retourne : «Ce qui est écrit de l'autre côté de la feuille n'est pas vrai.»
À propos, j'en ai entendu une bonne.
«Il était une fois un journaliste qui faisait un reportage sur la vie en prison.
- Est-ce que vous pouvez regarder la télévision? demande-t-il à un prisonnier.
- Nous regardons Occupation double, sur TVA, répond celui-ci. Le reste du temps, on nous enferme sans télé.
- Dommage, commente le reporter. Mais vous devez tout de même être reconnaissant qu'on vous permette de regarder Occupation double, non?
- Comment ça, reconnaissant? s'étonne le prisonnier. Cela fait partie de la punition!»