David Lemelin, chef de Démocratie Québec

Journal d'un Don Quichotte

Journal imaginaire du chef de Démocratie Québec, David Lemelin
19 septembre
J'ai vérifié. Le dernier maire de Québec qui a perdu ses élections se nommait Joseph-Ernest Grégoire. C'était en 1938. Il y a 75 ans.
À Québec, on ne change pas un maire. On attend qu'il meure à l'ouvrage ou qu'il s'en aille.
Bref, j'ai autant de chances d'être élu maire que de remporter le gros lot de la loterie avec une feuille de laitue moisie en guise de billet.
Peu importe. Il faut plonger.
Mais vous savez ce qu'on dit? «Si t'as pas l'habitude de réussir du premier coup, évite le parachutisme.»
24 septembre
Ce matin, un sondage Léger Marketing m'accorde 7 % des intentions de vote! Même pas le score de Jeff Fillion, en 2009!
Ça commence mal. Mais je ne laisse rien paraître. C'est fou comme j'apprends vite à jouer la comédie.
Je me surprends à répéter en boucle tous les clichés politiques. Du genre : «Je regarde en avant, pas en arrière.» Ou encore, le classique du politicien à qui les sondages prédisent la défaite : «Ce n'est pas la réalité que je sens sur le terrain.»
Plus que jamais, je comprends l'ancien président Bill Clinton, qui disait : «Des fois, quand je me regarde aux nouvelles du soir, je ne voterais même pas pour moi.»
10 octobre
Je suis un gars bien élevé. Peut-être trop. J'ai appris à ne jamais cracher au visage d'un monsieur, sauf si sa moustache est en feu.
Reste que la politique municipale à Québec, ça ressemble au monde à l'envers. Ici, c'est le maire qui parle de révolution. Et c'est l'opposition qui parle de modération, de respect mutuel, de prudence budgétaire.
Au final, notre programme est peut-être bon, raisonnable, démocratique, mais il génère autant d'enthousiasme qu'une séance au cinéparc d'un film japonais, sous-titré en letton, à la pluie battante, pendant une panne d'électricité.
Remarquez, c'est un miracle que l'opposition ait réussi à s'unifier. En avril, ma collègue Anne Guérette me reprochait encore mon style autoritaire et mon air supérieur.
Entre-temps, nous avons imaginé une manière de régler nos différends. Toutes les semaines, nous allons dîner dans un bon restaurant. Moi, j'y vais le mercredi. Mme Guérette, le jeudi.
21 octobre
Sans même avoir été élu, j'ai déjà renié un engagement.
Au début, j'avais promis que je ne ferais pas campagne à coups de clips et de formules chocs.
Sauf que les beaux principes angéliques ont pris le bord. Très vite, j'ai surnommé l'équipe du maire «Équipe Labeaumistan». Et j'ai rebaptisé Régis Labeaume «M. Dette».
Ma réplique préférée, je l'ai lancée durant le débat, lorsque le maire a parlé d'une morosité qui régnait à Québec, avant son élection. «Il n'y avait rien, ai-je répondu. Avant que vous soyez là, il y avait des volcans et des dinosaures.»
En disant cela, j'ai compris qu'un politicien peut parfois changer la politique. Mais plus souvent, c'est la politique qui change le politicien.
29 octobre
Il est temps que ça finisse. La campagne se transforme en vaudeville.
Un jour, le président du syndicat des cols blancs, Jean Gagnon, menace d'intenter une poursuite criminelle contre le maire pour «incitation à la haine». Le lendemain, un candidat se lance dans une comparaison vaseuse entre Régis Labeaume et un criminel de guerre rwandais.
Encore une semaine et quelqu'un va réclamer une intervention militaire des Nations Unies, assortie d'un parachutage d'aide humanitaire au-dessus de L'Ancienne-Lorette.
À Québec, pour une raison inexpliquée, l'enflure verbale se développe plus vite qu'une colonie de bactéries E. Coli sur un kilo de steak haché, oublié sur un comptoir en pleine canicule.
30 octobre
Au début, je me voyais comme un Don Quichotte. De plus en plus, je me sens comme une dinde américaine qui a hâte à la Thanksgiving.
Dès le premier jour, le maire a semblé considérer sa réélection comme une formalité. Il a mis des semaines avant de daigner prononcer mon nom.
Normal. Les derniers coups de sonde me placent à 18 %. Autant commencer à pratiquer mon numéro du gars très digne dans la défaite.
Aurai-je droit à un prix de consolation comme conseiller dans Cap-Rouge-Laurentien? On verra. L'expérience politique, ça ressemble aux cure-dents. En général, personne ne veut s'en servir après vous.
Le 3 novembre, je participe à un remake de David contre Goliath. Sauf qu'à Québec, on connaît la fin. C'est Goliath qui gagne.