Jean-Philippe Joubert - le metteur en scène de trois pièces qui prendront l'affiche prochainement à Québec - n'hésite pas à se décrire comme étant curieux, un trait de caractère qui influence inévitablement sa démarche artistique.

Jean-Philippe Joubert: éloge de la curiosité

Avec trois projets qui s'animeront presque simultanément sur les scènes de Québec, l'auteur et metteur en scène Jean-Philippe Joubert sera au centre de l'actualité théâtrale dans les prochaines semaines.
Outre sa pièce L'ombre de l'escargot, qui renouera avec Les Gros Becs, il s'est amusé avec Constellations de Nick Payne, dont il signe la mise en scène au Trident, à convier la physique quantique dans une histoire d'amour. À la barre de L'art de la chute, attendu bientôt au Périscope, c'est plutôt l'économie qu'il invite au théâtre. Rencontre avec un créateur curieux qui n'a résolument pas peur de mélanger les genres. 
«Ça m'intéresse tout le temps de partir à la recherche de quelque chose», précise d'emblée Jean-Philippe Joubert, avant de se lancer dans une énumération. Pour Constellations, qui prend l'affiche du Trident mardi, il raconte d'abord avoir rencontré un physicien de l'Université Laval pour en apprendre davantage la mécanique quantique. «On a eu notre prof de danse sociale, enchaîne-t-il. On a eu une neuro-oncologue qui est venue nous rencontrer. On a eu une formation pour apprendre le langage des signes. Dans toutes ces affaires-là, ça m'intéresse d'apprendre des choses.»
Créée à Londres en 2012, Constellations a attiré l'attention dans plusieurs pays - l'acteur Jake Gyllenhaal a joué dans la version de Broadway - avant de nous arriver. Jean-Philippe Joubert raconte avoir eu un véritable coup de coeur pour ce texte, qui applique des principes de physique quantique à une rencontre sentimentale entre Philippe et Marianne (Christian Michaud et Valérie Laroche). «En partant de l'hypothèse qu'un même événement est susceptible de connaître plusieurs dénouements dans des univers parallèles», comme le stipule le programme, on assiste donc aux différentes trajectoires que peuvent prendre une histoire et ses personnages. 
«Tranquillement, on avance dans une scène et on voit des bouts de ce qu'aurait pu être cette scène-là. Ce faisant, on voit différentes façons d'aborder quelqu'un, différentes façons de réagir, différentes raisons qui font que ça fonctionne ou que ça ne fonctionne pas, différentes erreurs qu'une version d'un personnage peut faire et que l'autre version ne fera pas. Ça joue habilement avec le procédé de répétition, sans qu'on s'enfonce là-dedans», explique Jean-Philippe Joubert, ajoutant que l'aspect scientifique de cette théorie s'exprime aussi dans les dialogues, dans le rôle porté par Valérie Laroche. 
«Marianne, dans plusieurs de ses versions, elle est une scientifique, reprend Joubert. Une version d'elle est justement une experte de la cosmologie quantique, du début de l'univers, de la question de la théorie des cordes, des multivers. Elle va nous raconter ça de manière légère dans une scène très amusante qui vient juste éclairer le procédé un peu. Au fond, elle place ça à un niveau philosophique en disant : "Imagine qu'on est un seul des possibles de nous-mêmes et qu'il y a plein d'autres possibles à côté de nous." Nous, comme spectateurs, on a l'occasion de voir ces multiples possibles.»
L'art, les chiffres et les émotions
Pour la pièce L'art de la chute, présentée au Périscope dès le 4 avril, la démarche a été un peu similaire. «C'est une curiosité qui mène à une recherche qui s'emballe et qui donne le show au final, résume Jean-Philippe Joubert. Ça me préoccupe que le théâtre ne parle pas de théâtre, mais qu'il parle de quelque chose dans la vie. On vit dans ce monde économique, on est à côté de ce marché de l'art. C'était la même chose quand on a fait la pièce Lucy [en 2006] et qu'on était allé rencontrer le paléo-anthropologue Don Johanson. C'est un matériau pour travailler, c'est le fun... Moi, je suis curieux!»
Au départ, Jean-Philippe Joubert raconte avoir voulu monter un spectacle sur l'économie sans que la crise financière de 2008 en soit le sujet. Une coïncidence dans l'actualité de l'époque l'a fait changer d'idée : le 15 septembre 2008, alors que la banque Lehman Brothers déclare faillite, l'artiste britannique Damien Hirst vend aux enchères une série d'oeuvres pour la bagatelle de 140 millions $. 
«Dans L'art de la chute, ça tient plus de la recherche documentaire. Ce n'est pas vrai que j'ai interviewé des traders à New York ou des gens qui mènent des ventes aux enchères chez Sotheby's. On n'a pas eu accès à ces gens-là», note Jean-Philippe Joubert, qui fait se côtoyer réalité et fiction sur les planches. 
«Dans la première scène, on explique l'offre et la demande, évoque-t-il. Et tranquillement, on complexifie l'affaire. On prend le temps d'expliquer des choses et ensuite, ces éléments-là sont repris dans les scènes de fiction. Le principe de L'art de la chute, c'est qu'une fois qu'on a compris un concept, l'objectif est d'être capable de s'attacher émotivement à ce que les personnages ressentent quand ils vivent un conflit économique.»
Fasciné par l'aspect humain de l'économie - «L'argent, ce n'est pas que des chiffres, c'est beaucoup des émotions!» clame-t-il -, Jean-Philippe Joubert déplore du même souffle «qu'on perd progressivement une idée de culture générale» dans ce domaine en privilégiant, par exemple, des cours plus axés sur les finances personnelles que sur des théories plus larges. 
«On sent que l'enseignement se veut de plus en plus pratique et c'est fort malheureux, commente-t-il. On a de moins en moins une bonne compréhension des enjeux et on perd une influence dans notre société. L'élection de Trump est particulièrement révélatrice à ce sujet. On commence à comprendre que beaucoup de son élection est due à tous ceux qui trouvent que le monde leur glisse entre les mains. Et ce n'est pas une question de niveau d'éducation ou d'emploi. C'est d'avoir la sensation que le monde nous glisse entre les doigts. J'essaie que le théâtre joue un rôle dans ça...»
L'ombre de l'escargot revit
Avec la reprise de L'ombre de l'escargot aux Gros Becs (du 14 au 26 mars), l'auteur et metteur en scène Jean-Philippe Joubert vient à la fois boucler une boucle et souligner l'anniversaire de sa compagnie, Nuages en pantalon, qui a soufflé ses 15 bougies. 
«On voulait le reprendre une dernière fois, avance Joubert. Je dis une dernière fois parce que j'imagine que ce sera ça, mais je ne me résous pas à jeter le décor. Je voulais qu'on joue dans notre ville pour notre 15e anniversaire.»
Créée en 2008, la pièce a été présentée au Québec, au Nouveau-Brunswick, dans l'Ouest canadien et en France. Inspirée de l'expérience familiale de Jean-Philippe Joubert, dont la soeur vit avec un handicap, elle pose un regard sur la différence et s'adresse à un public âgé de cinq ans et plus. 
«Le show a eu un gros parcours. Je mesure le temps qui a passé, même personnellement, parce que c'est une histoire qui m'est très personnelle. Les choses ont évolué, j'ai eu des enfants... Ça change la perspective. Ma soeur a évolué aussi», ajoute Joubert, qui se réjouit de voir revivre sa création pour une nouvelle cohorte d'enfants. «C'était très plaisant de revoir le spectacle en répétitions, confie-t-il. Je suis arrivé en me disant que j'allais rénover des trucs, mais finalement, la bonne étincelle est encore là. Ça marche encore.»
Vous voulez y aller?
Constellations
du 7 mars au 2 avril au Grand Théâtre, salle Octave-Crémazie
Billets: 45 $
L'ombre de l'escargot
du 14 au 26 mars aux Gros Becs
Billets: 19,50 $
L'art de la chute
du 4 au 22 avril au Périscope
Billets: 22 $ jusqu'au 3 avril, 35 $ ensuite