Cette référence à Dieu occupe une place de choix dans le Salon rouge de l'Assemblée nationale, où se déroule depuis hier la commission parlementaire sur le projet de loi 60 visant à instituer la charte de la laïcité.

Je t'insulte, moi non plus

Un spectre hante le Québec, après des mois de débats houleux autour de la charte de la laïcité.
On s'insulte copieusement. Pire, on utilise les gros mots et l'exagération comme s'il s'agissait de ressources renouvelables à l'infini.
Et si ce n'était pas vrai? Si nous finissions par manquer d'insultes? Si la pénurie nous guettait?
Vérification faite, en date du 14 janvier, des expressions comme «gros épais», «étrangleur ottoman», «vendeur de bretelles», ou «palourde émouvante» étaient encore disponibles. Mais pour combien de temps?
Tenez. Juste au cas où la panne sèche surviendrait, je vous confie cette phrase-insulte tout terrain. Ça peut toujours dépanner.
«Vous êtes tellement étroit d'esprit, que vous pourriez regarder par le trou d'une serrure avec les deux yeux en même temps.»
J'en vois plusieurs qui protestent : «Évoquer une pénurie de gros mots, n'est-ce pas complètement farfelu?»
Sans doute. Mais pas beaucoup plus que de rêver à un débat «serein» sur la charte.
Et puis, ce n'est pas moi qui ai commencé.
En octobre, Denise Filiatrault traitait les femmes musulmanes voilées de «folles».
Son amie Janette Bertrand ajoutait qu'elle n'aimerait pas être soignée par une femme voilée. Elle aurait peur que dans sa religion, «on ne soigne pas autant les femmes que les hommes».
Plus récemment, l'ex-politicien Yves Michaud a invité les mécontents «à s'installer sous d'autres cieux».
Même l'auteur Pierre Godin, pourtant peu suspect de délire paranoïaque, a évoqué «l'islamisation des élites québécoises».
L'islamisation des élites québécoises? Est-ce un phénomène aussi répandu que la récolte de la noix de coco au Nunavut?
Après ça, faut-il glisser un mot sur le ministre péquiste Bernard Drainville? Celui-là ne quitte jamais son personnage moralisateur du schtroumpf à lunettes. Même quand il lance des appels au calme. «Tu ne peux pas prétendre lutter contre l'intégrisme et être contre la charte», a-t-il exagéré devant des journalistes stupéfaits.
Aussi conciliant que le célèbre cuisinier qui s'exclamait :
- Si j'avais du lard, je vous ferais une omelette au lard. Mais je n'ai pas d'oeufs.
N'allez pas croire que les opposants à la charte se montrent plus posés.
Eux aussi, ils charrient sans compter.
Le philosophe Charles Taylor a comparé la charte à la loi antigai de la Russie de Vladimir Poutine.
L'homme d'affaires Gilbert Rozon a évoqué une «croisade».
Le sociologue Gérard Bouchard a accusé le gouvernement Marois de miser sur le mensonge et la xénophobie.
Un professeur de l'Université McGill a trouvé des similitudes entre la charte et une antique loi de la Pennsylvanie. Après avoir rappelé que cette dernière avait été initiée par le Klu Klux Klan, le gars a conclu avec une question accusatrice : «Drainville veut-il se retrouver dans le même lit que ces gens-là?»
Et que dire de cette perle, tirée d'un éditorial du Daily Herald, en direct de la Saskatchewan : «Le monde devrait appeler la nouvelle charte des valeurs [québécoises] par son nom : un pacte d'intolérance, un modèle de discrimination institutionnalisée et un point de ralliement pour les bigots.»
Rendu à ce point, on oublie les formalités d'usage. Du genre : «Je vous prie d'agréer, Madame, Monsieur, l'extinction de mes sentiments distingués.»
Allons-nous finir par manquer de gros mots?
Peut-être pas. En attendant, un essoufflement se dessine.
Il n'y a qu'à remarquer le nombre de fois que l'on ramène la mémoire de René Lévesque. Au Québec, c'est un indice que votre interlocuteur se trouve à bout d'arguments.
Ces dernières semaines, des gens aussi disparates que Philippe Couillard, Bernard Drainville, Justin Trudeau, Gérard Bouchard, Maria Mourani et même le président de l'Organisation des droits de la personne B'nai Brith Canada ont tous assuré que saint René était de leur bord.
Avec le temps, la fébrilité des uns et des autres commence à ressembler à celle de l'automobiliste paniqué qui téléphone au 9-1-1.
- Je suis assis dans ma voiture. On m'a volé mon volant, ma transmission, ma radio d'auto et même ma pédale d'embrayage! hurle-t-il.
Accourus sur les lieux, deux policiers observent la scène pendant un moment.
Le premier finit par demander à l'autre.
- Penses-tu que l'état de Monsieur permet qu'on lui révèle qu'il est assis sur le siège arrière?