Je n'ai pas le coeur olympique

Je sais, vous allez m'accuser d'être un casseux de party, d'avoir perdu ma capacité d'émerveillement, ou d'être un vieux croûton. Mais quand je vois l'orgie de dépenses, la corruption et le chambardement social associés aux Jeux de Sotchi, je n'ai pas le coeur à la fête.
Comme vous tous, je regarderai les cérémonies d'ouverture, je serai impressionné par les éclats de lumière, les effets spéciaux, le jeu des artistes et des participants. On sait qu'il va nous en mettre plein la vue, le camarade Poutine! Peu importe les droits de l'homme, des gais ou des minorités dans ce pays, toute la planète va applaudir, comme on l'a fait en 2008 pour les Jeux de Pékin. On oubliera que ce grand party planétaire a forcé le déplacement de gens ordinaires dont les maisons ont été détruites ou endommagées, et qui attendront en vain une compensation honnête de la part de leur gouvernement.
Les Chinois ont vécu la même chose. Des milliers de personnes ont été expulsées de leurs logements pour faire la place aux installations olympiques. Mais ce n'est pas grave, n'est-ce pas? C'était pour une bonne cause, pour la gloire de la nation. Et de toute façon, ils vivaient dans des taudis...
Les Chinois ont englouti 40 milliards $ dans ces Jeux. Les Russes en mettront 50 milliards $. À combien la prochaine facture? 60 milliards $? Probablement.
Imaginez si on investissait de telles sommes pour lutter contre les gaz à effet de serre, ou pour venir en aide aux populations déjà touchées par le réchauffement climatique... Mais non, on s'envoie en l'air comme dans le saut à skis, à cette différence qu'à l'inverse des skieurs, on n'a pas prévu l'atterrissage.
Bien sur, il y a nos athlètes. Ils sont beaux nos athlètes et on les applaudira très fort s'ils nous ramènent des médailles. On sera fiers d'eux, surtout s'il y a beaucoup de Québécois parmi les gagnants. À la veille d'une campagne électorale, Pauline Marois pourra nous dire qu'un pays du Québec ferait tellement bonne figure aux Olympiques. Mais si les nôtres ratent le podium, on applaudira les Canadiens... C'est ça, le Québec. La double identité, selon le moment et l'endroit où l'on se trouve.
C'est une grande source de fierté, les athlètes. Mais quand ils passent l'âge de continuer ou qu'ils en sont incapables à cause des blessures, on les oublie rapidement et on passe aux suivants. Vous avez vu l'excellente série Ma vie après le sport, qui roule tous les mardis soirs sur les ondes de Télé-Québec depuis le 7 janvier? C'est terriblement ingrat le traitement qu'on réserve à ces athlètes, une fois les médailles rangées dans les tiroirs et enfouies dans notre mémoire collective.
À la Petite-Rivière-Saint-François, au pied du Massif de Charlevoix, les autorités municipales ont affiché une grande banderole scandant la fierté des villageois pour leur vedette locale, Dominique Maltais. On sera toujours fier d'elle à la Petite-Rivière, la question n'est pas là. Mais sa «vie après le sport», c'est ailleurs qu'elle devra la faire, et dans sa tête. C'est dur de prendre sa retraite à 33 ans.
Le grand avantage de Sotchi, c'est qu'on parlera un peu moins de laïcité pendant ces célébrations. Mais puisqu'il faut en parler quand même, je vous parie que le jour où l'on verra une athlète québécoise monter sur le podium avec son hijab, on sera fière d'elle. On n'en serait pas à une contradiction près. Poutine a fait des lois encadrant la sexualité des gais, nous on veut encadrer la religion des musulmans.
Ne vous en faites pas, monsieur le ministre Drainville, c'est juste une blague. J'admets que je charrie en faisant un tel lien, mais la tentation était trop forte.