Jamais sans mon char

La crise dure depuis des jours. La ville est enveloppée dans un épais brouillard. L'opposition dénonce une «dictature». Environ 700 policiers sont appelés en renfort, pour faire respecter les mesures d'urgence.
Purée! Où sommes-nous? À Caracas ou à Bangkok? En pleine émeute?
Du calme. Nous sommes à Paris, durant le plus récent épisode de smog.
La semaine dernière, la ville étouffait sous une cloche de pollution brunâtre.
Pour reprendre l'exagération en vogue: la pollution de l'air atteignait de tels sommets que lorsque vous gonfliez les pneus de votre voiture, deux mourraient sur le coup.
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Dans un premier temps, les transports en commun sont devenus gratuits à la grandeur de la région parisienne. Puis, l'espace d'une journée, seuls les véhicules dont la plaque d'immatriculation se terminait par un chiffre impair ont pu circuler. Un vrai choc! En tout, plus de 5000 contraventions ont été distribuées à des conducteurs récalcitrants.
À la fin, la pollution s'est résorbée un peu par elle-même. La droite a blâmé les écolos. La gauche a blâmé la droite. L'extrême droite a blâmé «la dictature antiautomobile». Les associations d'automobilistes ont blâmé les scientifiques, pour avoir osé suggérer que 51 % du smog était causé par les transports.
Tout ça en attendant la prochaine fois.
«Quand la politique s'empare d'un problème difficile, il ne faut jamais présumer du résultat final, résumait un célèbre comique anglais. Par exemple, il est possible que les politiciens jugent que les sous-marins atomiques sont dangereux. Mais pas forcément parce qu'ils transportent un arsenal nucléaire mille fois plus puissant que la bombe larguée sur Hiroshima. Peut-être simplement parce qu'ils ne sont pas équipés de rampes d'accès pour les fauteuils roulants...»
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Qu'on se le dise. Paris ne constitue pas la ville la plus polluée du monde. Loin de là. En 2012, lors d'un pic de pollution, la ville de Pékin a été plongée dans la pénombre, en plein jour! Le soleil n'était plus qu'une boule jaunâtre, moins brillante que la pleine lune.
Depuis, le gouvernement chinois a réagi en fermant des centaines d'usines polluantes. Mais les habitants de Pékin doivent régulièrement composer avec une pollution qu'une étude récente jugeait «à peine vivable pour un humain». Des écoles font même installer de grands dômes de toile, au-dessus de leurs terrains de jeu extérieurs, pour que les élèves aient parfois l'impression de jouer dehors.
Mais il y a pire. À New Delhi, en Inde, un millier d'automobiles s'ajoutent, CHAQUE jour, dans le système routier. La pollution est si intense que les deux tiers des enfants des quartiers nord présentent des problèmes respiratoires.
Peu importe. Récemment, un projet de voies réservées aux autobus a été abandonné, devant une révolte des automobilistes. Une attitude décrite à merveille par la fausse manchette du journal satirique The Onion: «98 % des automobilistes approuvent l'utilisation du transport en commun par les autres automobilistes».
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Et la région de Québec, dans tout ça? Chez nous, il semble qu'on puisse encore se permettre certains luxes. Comme celui de regarder le parc automobile augmenter deux fois plus vite que la population.
Apparemment, Québec se situe à des années-lumière de la Californie, où le Département des transports envisage désormais le covoiturage avec un souci maniaque du détail. Au point de préciser que «les animaux, les poupées gonflables, les fantômes et les foetus qui sont encore dans le ventre de leur mère ne peuvent pas être comptabilisés comme des passagers».
Vrai qu'à Los Angeles, certaines voitures de police sont munies de pare-chocs spéciaux, qui leur permettent de pousser les véhicules accidentés, pour dégager les voies rapides.
Ça ne suffit pas toujours. En 2007, une maison a même été abandonnée durant des semaines, le long d'une autoroute.
Au péril de sa vie, un farceur y avait accroché une pancarte «À louer». Avant d'ajouter: «Facile d'accès. Tellement bien située, que vous n'aurez même plus besoin d'une voiture pour perdre votre temps sur l'autoroute.»