«Ils ont dû oublier...»

«Morte dans son bain.» Une fois de temps en temps, en manchette, une personne âgée ébouillantée. Chaque fois, un préposé n'avait pas pris le temps de mettre ses doigts dans l'eau pour vérifier.
Dix-neuf personnes sont mortes comme ça au Québec, entre 2000 et 2009, en prenant leur bain.
Le Protecteur du citoyen a fini par se pencher là-dessus, a écrit un rapport en 2010, a proposé une solution. Si simple. Désormais, dans toutes les résidences pour personnes âgées, la température de l'eau est «bloquée» à 38 degrés. Les plus frileux trouvent l'eau trop chaude, ils n'en meurent pas.
Ils mourront d'autre chose.
Ils peuvent mourir brûlés, comme les 32 de L'Isle-Verte, faute de gicleurs. Ou étouffés en mangeant, comme c'est arrivé deux fois le mois dernier. Ils peuvent, bien sûr, mourir de leur belle mort, à supposer que la mort puisse être belle.
C'est ce qu'on se souhaite tous.
Des fois, ils ne meurent pas, ils passent proche. On appelle ça des incidents. On appelle ça des incidents isolés jusqu'à ce qu'on se rende compte qu'ils ne sont pas isolés du tout. Que la même chose se produit un peu partout, mais comme ce ne sont que des incidents, eh bien, pas la peine d'en parler.
Eh bien, si.
Je vous raconte l'histoire de Marie-Claude Barrette, de sa «Mamie» qui habite en CHSLD depuis trois ans. Mamie vient d'avoir 100 ans, elle a toujours été coquette, a tellement porté de talons hauts que son pied est déformé. Elle aimait les bijoux, les fourrures, était toujours tirée à quatre épingles.
Elle ressemble à la reine comme deux gouttes d'eau.
«Elle a un coeur de chêne, elle ne prend aucun médicament.» Elle a besoin d'être nourrie et des fois, elle est mêlée. Pas d'Alzheimer, plutôt une forme de démence. «Ça lui arrive de chercher son mari, il est mort à 46 ans. Elle a découvert qu'elle était enceinte une semaine après sa mort.»
Elle a eu sept enfants, la plus vieille a 75 ans, le plus jeune est dans la cinquantaine. Ils lui rendent visite souvent, elle voit du monde chaque jour, les reconnaît encore. «À sa fête de 100 ans, en mai, on a fait ça en deux fois, il y avait 40 personnes la première, une vingtaine la deuxième. Elle a pu nommer tout le monde.»
Mamie a passé proche de ne pas fêter ses 100 ans. C'est que, voyez-vous, la dame bouge pendant son sommeil, tellement qu'elle tombe du lit. Elle passe même par-dessus les côtés du lit quand ils sont levés. Chaque soir, c'est écrit dans le dossier, il faut attacher Mamie par les mains.
Elle est tombée deux fois cet hiver.
Des incidents isolés, évidemment. Une de ses filles a demandé ce qui s'était passé : «Je ne sais pas madame, ils ont dû oublier de l'attacher.» Ils, ce sont les préposés, débordés. C'était un p'tit nouveau, il n'a pas pris, ou pas eu, le temps de regarder le dossier comme il faut. Il n'a pas attaché Mamie.
À la deuxième chute, Mamie s'est fait mal, on l'a envoyée à l'hôpital. En couche et en chaussettes. «Elle a été nue de sa chambre, à l'étage, jusqu'à dehors. Elle était dans une chaise roulante, les ambulanciers sont allés chercher une couverte dans l'ambulance.» C'était en janvier, il faisait - 21 degrés.
Marie-Claude n'en revient toujours pas, elle n'arrive pas à concevoir que, de toutes les personnes qui sont intervenues ce soir-là, pas une n'ait eu la brillante idée de la couvrir, de lui mettre un manteau, un chapeau. Ou, au pire, une simple couverte. «Au CHSLD, ils disent qu'ils ne savent pas ce qui s'est passé. À l'hôpital, ils nous ont dit que ça arrive souvent, des vieux qui arrivent tout nus, en couche.»
Tous des incidents isolés.
Rendus à l'hôpital, les ambulanciers ont repris leur couverte, Mamie l'a troquée pour une jaquette bleue. «Ma grand-mère avait une fracture du fémur, ils ont été obligés de l'opérer. Ils avaient peur pour son coeur, avec l'anesthésie, mais ça s'est bien passé finalement. Le médecin nous a dit qu'elle a un coeur de chêne.»
Tout ça à cause d'un vulgaire oubli.
Les enfants de Mamie ont porté plainte au CHSLD, qui a réagi rapidement. «On a eu deux réunions, ils étaient à l'écoute. Il y a eu un suivi rapide dans les semaines qui ont suivi, vers la mi-février. Ils ont mis des bacs de couvertes avec le nom de l'établissement écrit dessus, il y en a un à l'entrée et un à chaque étage.»
Les vieux n'ont pas tous la chance de Mamie, certains n'ont personne pour s'occuper d'eux, pour porter plainte si on les sort nus comme des vers par une froide nuit de janvier. «Si ça n'avait pas été de nous, ça serait passé comme dans du beurre. Et elle serait sortie de l'hôpital nue aussi. Si nous ne lui avions pas apporté de vêtements, elle serait repartie comme elle est arrivée.»
Je laisse à Marie-Claude le mot de la fin. C'est une question. «Et si tout ça s'était passé dans une garderie?»