Victor Pilon et Michel Lemieux ne voulaient pas que la pièce ne se concentre que sur la chute d'Icare. «Il y a beaucoup de niveaux de lecture, estime Pilon. La relation père-fils est très importante. Il y a cette idée qu'on ne lègue pas nécessairement ce qu'on veut à nos enfants. On lègue qui on est.»

Icare: la puissance d'un mythe

«Qu'est-ce que la réalité, au fond?» La question de Michel Lemieux n'est pas philosophique, elle est très concrète. Le créateur a été confronté ces dernières années à la mort de ses deux parents, dont celle de son père, atteint d'un «Parkinson cognitif» qui provoquait chez lui de graves hallucinations.
«Victor et moi, on crée toujours une espèce d'hallucination sur scène», dit-il à propos du travail de Lemieux.Pilon 4d art, qu'il poursuit depuis 30 ans, dont 25 avec son acolyte Victor Pilon. «De me retrouver devant mon père, ce n'était plus du théâtre, c'était la réalité. Le médecin m'avait dit que ce qu'il hallucinait, c'était aussi vrai que la réalité pour lui», poursuit Michel Lemieux.
Cette expérience a mené à une réflexion fertile pour le duo qui a marqué les esprits avec ses créations théâtrales confrontant la réalité et le virtuel. Certains se souviendront de leurs versions audacieuses de La Belle et la Bête et de La tempête.  
«On marche toujours sur un fil de fer, parce que le type de travail qu'on fait en théâtre va chercher dans le cinéma, la littérature fantastique, les arts visuels, la musique, la danse...» énumère Michel Lemieux. «Notre but, c'est que les différents médiums s'alimentent les uns les autres. Donc, c'est de l'art multi, dans le sens où c'est la multiplication plus que l'addition de différents médias. [...] On marche sur un fil, parce que toute cette technologie qui nous permet de créer des moments d'émerveillement pourrait ensevelir les acteurs, ça pourrait ensevelir le texte. Mais je crois qu'on a trouvé un beau dosage de texte, de contenu, d'émotion et de contexte, c'est-à-dire de forme et de magie», analyse l'artiste.
Icare... et son père
Au coeur de la nouvelle création du tandem Lemieux-Pilon se trouve un ancien mythe, celui d'Icare, qui s'est brûlé les ailes après s'être trop approché du soleil. «Je voulais qu'on travaille sur l'idée d'un homme qui, arrivé à un certain âge, fait le bilan de sa vie», raconte Michel Pilon. «Victor est arrivé avec l'idée du mythe d'Icare. Le mythe d'Icare ne vient pas seul, il vient avec le père, Dédale, et c'est ça qui est vraiment intéressant», continue le créateur.
«Dédale, c'est le premier architecte, celui qui a construit le labyrinthe», poursuit Victor Pilon. «On a développé un scénario visuel et on a ensuite approché Olivier Kemeid, un jeune dramaturge absolument talentueux. On a travaillé tous les trois ensemble à développer l'histoire», poursuit-il.
Dans cette mouture contemporaine, Dédale est un homme d'affaires prospère qui a bouleversé le monde de l'architecture. Il se retire dans la forêt, sur une terre où il amenait son fils Icare quand il était enfant. Il tente de finir la construction d'une cabane. «Son fils vient le rejoindre en forêt pour l'aider à finir cette cabane-là et pour que le père et le fils se rendent des comptes mutuels», ajoute Michel Lemieux. «Icare a toujours vécu dans l'ombre de ce père immense. Il ne partage pas du tout ses valeurs matérialistes.»
Chose certaine, le duo ne voulait pas que la pièce ne se concentre que sur la chute d'Icare. «Dans la vie, souvent, on résume quelqu'un à une seule chose, à un échec final, et on oublie tout le reste. Il y a beaucoup de niveaux de lecture dans la pièce. La relation père-fils est très importante. Il y a cette idée qu'on ne lègue pas nécessairement ce qu'on veut à nos enfants. On lègue qui on est», analyse Michel Pilon.  
En fait, l'image est de Robert Lalonde, qui incarne Dédale dans la pièce. C'est Renaud Lacelle-Bourdon qui joue son fils, Icare. Si ces personnages sont bien sur scène en chair et en os, il ne fallait pas s'attendre à ce que le duo Pilon-Lemieux laisse tomber son amour des technologies. Au fil du récit, Dédale est hanté par des fantômes, ceux de sa femme (Pascale Bussières), de son élève (Maxime Denommée) et par Icare enfant, qui apparaissent tous sur scène sous forme d'hologrammes.
Le seul autre personnage réellement présent sur scène est le coryphée, incarné par la mezzo-soprano Noëlla Huet, qui chante en grec ancien (sous-titré sur scène) des bribes du mythe d'Icare. «C'est un personnage qui nous démontre que les mythes font partie de notre ADN culturel depuis des millénaires. Malgré tout le progrès, toute la technologie, on n'a pas changé comme humain, on a les mêmes aspirations, les mêmes peurs, les mêmes joies, les mêmes désirs. C'est pour ça que les mythes sont si forts», soutient Michel Lemieux.
À l'affiche
Titre : Icare
Texte : Olivier Kemeid
Mise en scène : Michel Lemieux et Victor Pilon
Interprètes : Pascale Bussières, Maxime Denommée, Noëlla Huet, Renaud Lacelle-Bourdon, Robert Lalonde et Loïk Martineau
Salle : Albert-Rousseau
Date : 24 mars
Synopsis : Dédale, un grand architecte dont les découvertes et les innovations ont changé le monde, aborde un tournant crucial de sa vie. Son fils Icare surgit pour le questionner : sur ses ambitions, sur ses choix, sur sa vie. Dédale préfère le confort de ses illusions et se réfugie dans ses chimères plutôt que d'affronter la vérité.