Tout est loin d'être au beau fixe dans cette relation père-fils, où la mort de la mère règne comme un fantôme...

Icare: dans les dédales de la mémoire

La pièce Icare aurait tout aussi bien pu s'intituler Dédale. C'est au destin du père plus qu'à celui du fils qu'on s'attache réellement dans la version contemporaine du mythe créée par le tandem Michel Lemieux-Victor Pilon et par Olivier Kemeid.
Le mythe d'Icare, qui s'est brûlé les ailes pour avoir trop voulu s'approcher du soleil, a généralement un écho chez la plupart de gens. Ce qu'on oublie souvent, c'est que ses ailes de cire lui avaient été confectionnées par son père, Dédale, le premier architecte et aussi le créateur du labyrinthe où était enfermé le Minotaure. Dédale avait conseillé à Icare, avec qui il s'échappait du labyrinthe, de ne pas voler trop près de la mer ni trop près du soleil. Le fils, grisé par la liberté du vol, s'est trop approché du soleil, qui a fait fondre ses ailes et l'a précipité à la mer.
Il n'est pas nécessaire de connaître le mythe pour apprécier Icare, mais ces bases éclairent tout le travail de modernisation du mythe réalisé par Olivier Kemeid, auteur du texte de cet Icare contemporain. Dédale est toujours un architecte, le plus grand de son époque. Son fils Icare vit dans son ombre et se cherche à travers de longs voyages. À l'heure de faire un bilan de sa vie, Dédale se retire dans ses terres, en forêt, où il entreprend la construction d'une cabane. Icare viendra le rejoindre pour régler des comptes. Tout est loin d'être au beau fixe dans cette relation père-fils, où la mort de la mère règne comme un fantôme...
Un choix surprenant
On se serait attendu à ce que le personnage d'Icare (Renaud Lacelle-Bourdon) soit à l'avant-plan de cette confrontation. Étrangement, c'est plutôt Dédale (Robert Lalonde) qui devient le personnage central de cette histoire. C'est lui qu'on trouve perdu dans le labyrinthe de ses souvenirs, à essayer de se dépêtrer des fantômes qui viennent lui rendre visite. C'est à son destin qu'on s'attache le plus, et c'est finalement à travers ses yeux qu'on assiste à la chute d'Icare. Ce choix dramaturgique surprend, mais ouvre une dimension plus profonde dans le mythe traditionnel. En revanche, on a l'impression de ne pas assez en savoir sur cet Icare moderne, sur sa vie, ses motivations.
Évidemment, l'emballage visuel et sonore concocté par le duo Lemieux-Pilon, qui fête cette année 30 ans de création, est époustouflant. Les larges projections vidéo donnent une profondeur et un réalisme peu communs à la scène et à la salle tout entière. Le multimédia permet de transformer le décor dans un seul souffle. Une impression de rêve évanescent se dégage de la pièce, entre les scènes réalistes où Dédale coupe son bois et celles fantaisistes où Icare s'envole dans les étoiles (le jeu physique de Renaud Lacelle-Bourdon dans ces segments est d'ailleurs très réussi). Les hologrammes qui permettent de faire apparaître sur scène les fantômes de la mère d'Icare (Pascale Bussières), l'apprenti de Dédale (Maxime Denommée) et Icare enfant (Loïk Martineau) créent un effet saisissant en contraste avec la présence réelle de Dédale.
Le coup de coeur va au personnage du Coryphée interprété par la mezzo-soprano Noëlla Huet. Bien présente en chair et en os, la chanteuse ponctue la pièce en interprétant des passages tirés des Métamorphoses d'Ovide en grec ancien, de brèves références au mythe d'Icare. Les interventions du Coryphée sont d'une grande beauté. La voix envoûtante de Noëlla Huet et sa prestance quand elle se glisse lentement sur la scène apportent une poésie et un sens du sacré qui rappellent l'universalité et la pérennité du mythe d'Icare.
Icare, production du TNM, était présentée hier à la salle Albert-Rousseau.