Histoires de bière

Chapitre 1
Chapitre 1
L'intendant Jean Talon débarque à Québec en septembre 1665 pour développer la colonie et diversifier l'économie jusque-là axée sur le commerce des fourrures.
Il fait construire à l'îlot des Palais un chantier naval, une fabrique de potasse (savon) et une brasserie commerciale, la première en Amérique du Nord.
L'intendant visait plus de 900 000 litres de bière par année, beaucoup trop pour les besoins des 3000 à 4000 Européens, incluant les enfants.
Il cherchera à vendre le reste de la production dans les Antilles, troisième pôle du commerce triangulaire initié par la France.
L'historien Luc Nicole-Labrie rapporte dans le blogue Histoire et Société que la bière brassée à Québec était de bonne qualité, mais vendue trop cher pour le marché des Antilles.
Pour stimuler les ventes locales, Talon imposera des limites à l'importation de vin et spiritueux d'Europe. La SAQ n'a rien inventé. Les classes aisées resteront cependant fidèles aux alcools européens.
Talon rentre en France en 1672 pour cause de maladie. Son successeur Louis de Buade, comte de Frontenac, ne voit pas d'intérêt à la brasserie qu'il va bientôt fermer.
Les locaux seront utilisés comme entrepôt de poudre, magasin du Roy et abriteront un temps le palais de l'intendant.
Chapitre II
L'industrie de la bière revient en force à Québec au milieu des années 1800, dans la colonie désormais anglaise.
L'Irlandais Joseph Knight Boswell construit une nouvelle brasserie sur des terrains voisins de l'ancienne fabrique de Jean Talon dont il louera les voûtes pour entreposer sa bière.
En 1909, l'entreprise devient la National Breweries Limited, puis Dow en 1952.
À son sommet, la Dow accapare 85 % du marché local et 50 % de celui du Québec. Le succès dure jusqu'au jour de la catastrophe.
Au printemps 1966, 48 personnes (46 hommes) sont hospitalisées pour des raisons mystérieuses. Seize vont en mourir.
Le journal La Presse rapporte qu'il s'agit de gros buveurs de bière morts d'insuffisance cardiaque.
Ottawa enquête et la rumeur se répand : les victimes buvaient de la Dow. On soupçonne une enzyme (sel de cobalt) ajoutée à la bière pour la faire mousser davantage.
Un médecin soutient cette hypothèse et le ministre de la Santé du Québec déclenche à son tour une enquête.
Sauf erreur, on ne trouvera jamais de preuves formelles d'un lien entre les décès et la Dow.
Mais en attendant, les clients paniquent.
Espérant calmer le jeu, la brasserie cesse sa production et se débarrasse de ses 390 000 caisses de Dow qu'elle jette au fleuve. En vain, le mal est fait.
En un an, Dow perd presque toutes ses parts de marché. La brasserie sera vendue à O'Keefe en 1967. Les installations de l'îlot des Palais seront démantelées en 1971.
Les buveurs décédés consommaient une dizaine de bières par jour. Plus celles du soir. Ont-ils été victimes d'un produit vraiment dangereux ou est-ce la quantité qui les a tués?
Cela reste un des mystères de Québec, avec l'emplacement du tombeau de Champlain, quelques meurtres non résolus, les motifs du but refusé à Alain Côté et des habitudes politiques par moments atypiques.
Chapitre III
En 2009 ou 2010, le brasseur Bastien Têtu de La Barberie a tenté de faire revivre la tradition de Jean Talon.
Il cherchait une levure 100 % québécoise, raconte-t-il. La plupart de celles utilisées au Québec proviennent d'ailleurs.
Il est allé prélever des levures dans les voûtes de l'ancienne brasserie.
Comment? Les spores (levures) sont partout dans l'air. Il s'agit de les capter et d'en faire la culture. Quatre ou cinq souches de bières prélevées dans les voûtes ont ainsi été isolées en laboratoire.
Était-ce des levures héritées de la brasserie du Roy, de la Boswell-Dow ou d'un party de squatters? Impossible à établir.
L'intérêt de l'expérience tenait davantage de l'histoire et du patrimoine que de prouver l'origine de la levure.
Cinq microbrasseries ont produit des bières avec la levure des voûtes. La Barberie a baptisé la sienne la «Jean Talon».
Le résultat ne fut cependant pas concluant. La levure était lente à fermenter et le goût pas très convaincant. Elle reste disponible au laboratoire, mais Bastien Têtu ne prévoit pas la réutiliser.
Une bière tirée des caves de Jean Talon pourrait-elle intéresser les touristes et visiteurs aux voûtes? Ça demande réflexion.
Depuis hier, les voûtes sont à nouveau accessibles au public. On présente l'exposition Révélations avec artefacts, projections 3D, jeux interactifs, etc.
C'est un des rares vestiges intacts du régime français, avec son voisin, les Nouvelles Casernes, vacantes et déglinguées. Huit dollars pour l'entrée, c'est cependant un peu cher. Pour le double, on entre dans un vrai musée.
La Place Jean-Pelletier
Aime ou aime pas, l'ancien maire Jean Pelletier a sa place dans l'histoire et dans la toponymie de la ville. Ce sera le parc devant la gare du Palais.
La reconnaissance arrive sur le tard, cinq ans après le décès de M. Pelletier, mais le lieu est bien choisi et signifiant.
C'est M. Pelletier qui a ramené les trains au centre-ville et initié la relance de Saint-Roch, avant de devenir président de VIA Rail.
La Ville avait songé à rebaptiser la gare en son nom. J'en avais aussi fait la suggestion dans mon texte sur son décès en janvier 2009. Un conflit de juridiction avec le fédéral a fait dérailler le projet.
La ville a ensuite envisagé la place devant la bibliothèque Gabrielle-Roy (construite par Jean Pelletier), puis le monument de l'UNESCO (Jean Pelletier a fait inscrire Québec dans la liste des sites du patrimoine), près du Château Frontenac.
Il y aura eu d'autres délais, d'autres difficultés de juridiction et d'autres priorités.
Jusqu'à ce que la ville s'aperçoive qu'elle avait sous ses yeux sans l'avoir vu, le lieu idéal : le parc devant la gare. Symbolique et propriété de la Ville. Pas de permission à demander pour le rebaptiser.
Jean Pelletier y côtoiera la magnifique sculpture fontaine L'éclatement, de Charles Daudelin. Ça lui sied bien. Une oeuvre de force brute et d'élégance.