Haïti, in extremis au Musée de la civilisation: crée ou meurs

Dans les pays riches, l'art est perçu plus souvent comme un luxe que comme une nécessité. Alors qu'en Haïti, l'art devient carrément une question de vie ou de mort. Tu crées ou tu crèves. Pas étonnant que les artistes s'y expriment avec autant d'originalité, d'énergie et de détermination.
Haïti, in extremis - Mort et vie dans l'art haïtien du XXIe siècle, qui ouvre ses portes aujourd'hui au Musée de la civilisation, réunit la crème des oeuvres réalisées par des artistes haïtiens au cours de la dernière décennie. Il s'agit d'une adaptation d'une exposition du Fowler Museum de l'Université de Californie à Los Angeles.
On y retrouve une centaine de pièces, sculptures, toiles, installations et photographies et autres objets de toutes sortes. Plusieurs des artistes représentés s'illustrent déjà sur la scène mondiale, notamment Edouard Duval-Carrié, Maksens Denis ou André Eugène.
Toutes ces oeuvres portent la marque des tragédies qui se sont abattues sur la perle des Antilles depuis le début du XXIe siècle.
Paradoxalement, il existe un lien étroit entre l'effondrement dont a souffert la société haïtienne et le merveilleux épanouissement de la créativité qu'on y constate, fait remarquer le professeur Donald J. Cosentino, conservateur du Fowler Museum et sommité dans le domaine de la culture populaire noire. «Pires sont les catastrophes, plus impressionnante est l'expression artistique», note-t-il.
Cette affirmation trouve un écho puissant dans Haiti madi 12 janvye 2010, un tableau épique géant de l'artiste Myrlande Constant qui orne l'entrée de la salle. La scène reproduite au moyen de milliers de perles de verre rappelle le séisme qui a entraîné la mort de quelque 250 000 personnes. On y fait connaissance avec les membres du clan Gede, ces esprits divins qui manifesteront leur présence tout au long de la visite. Bawon Samdi (Baron Samedi), le plus puissant de ces esprits porteurs d'espoir, apparaît coiffé de son chapeau noir, mais le désarroi qu'exprime son air déconfit tranche avec son habituelle bonne humeur. Gran Brijit (Maman Brigitte) n'a pas meilleure mine. C'est comme si les dieux vaudou eux-mêmes se sentaient dépassés par l'étendue de la catastrophe.
Les figures de la vie et de la mort sont omniprésentes. Tout au cours de l'exposition, on peut les voir s'enlacer, dans une sorte de danse à la fois macabre et colorée. L'aménagement physique des lieux, en forme de tourbillon, accentue l'impression de mouvement.
Pièces fascinantes
Au coeur de ce vortex, on a placé le Triptyque sculptural de Jean Hérard Celeur. Il s'agit de trois pièces fascinantes fabriquées à l'aide de crânes humains et de matériaux de récupération hétéroclites, sortes de créatures d'outre-tombe affublées les unes comme les autres d'un phallus surdimensionné qu'elles exhibent sans pudeur.
Visiter Haïti, in extremis permet de balayer certains stéréotypes tenaces. Ainsi, oubliez le fameux rituel des aiguilles enfoncées dans la poupée. «Il s'agit probablement d'une invention hollywoodienne», pense le professeur Cosentino. Il n'empêche. Dans la religion vaudou, les objets de culte sont plus saugrenus les uns que les autres. Une section de l'exposition, placée un peu en retrait, rassemble toute une série de croix noircies décorées de figurines et de chaînes, de têtes de taureaux à trois cornes, et autres artefacts tout aussi troublants. Dans la mesure où on les considère comme sacrés, ces objets possèdent paraît-il un pouvoir énorme. Leur puissance est telle qu'on ne les utilisera qu'avec la plus grande prudence, et seulement dans le cadre de cérémonies réservées aux initiés.
Haïti, in extremis accueille également des oeuvres d'artistes d'origine haïtienne installés au Québec dont Marie-Hélène Cauvin, Patrick Gantier dit Killy et Manuel Mathieu.
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Quoi : Haïti, in extremis - Mort et vie dans l'art haïtien du XXIe siècle
Où : Musée de la civilisation
Quand : jusqu'au 17 août 2014