Marie-Ginette Guay s'en tire avec brio dans le rôle de Nancy, la mère éplorée. Elle incarne avec beaucoup de finesse un personnage qui autrement aurait pu basculer dans le tragique.

Frozen (Océan Arctique): glacial dilemme

Les histoires sordides d'enlèvements et de meurtres d'enfants ne laissent jamais indifférent. Mais derrière les portes closes, que se passe-t-il vraiment? Frozen (Océan Arctique) nous plonge dans l'intimité du bourreau et de ses victimes collatérales dont les vies sont lourdement hypothéquées.
La pièce choisie par Jeremy Peter Allen pour sa première mise en scène à la Bordée installe lentement un dilemme moral dans l'esprit des spectateurs. Peut-on réussir à pardonner l'impardonnable? C'est ce que se demandent Nancy, une mère éplorée par la disparition et la mort de sa fille, et une psychiatre venue de New York pour étudier le cas du meurtrier. Leurs trois destins se croisent dans une prison d'Angleterre.
Dès l'entrée en scène, la scénographie porte la marque du passé de réalisateur de Jeremy Peter Allen. Les images de glace et d'icebergs déployées sur grand écran font un bel écho au thème de la pièce. Les projections vidéo permettent une grande polyvalence de l'espace scénique et beaucoup de fluidité dans les changements de décor.
Frozen n'est pas une pièce évidente à rendre pour les comédiens. Principalement constituée de monologues, surtout dans la première moitié, la partition demande aux acteurs d'évoquer beaucoup de choses, d'impliquer plusieurs personnages qu'on ne verra jamais.
Dans ce contexte, Marie-Ginette Guay s'en tire avec brio dans le rôle de Nancy, la mère éplorée. Elle incarne avec beaucoup de finesse un personnage qui autrement aurait pu basculer dans le tragique. À travers toutes les nuances d'un deuil lourd à porter, elle dessine un personnage très humain, habité par une forte résilience. La scène où elle raconte sa «rencontre» avec les ossements de sa fille est tout simplement bouleversante, et ce, d'une façon inattendue.
Troublant Éric Leblanc
Et que dire du personnage du tueur, troublant Éric Leblanc... Difficile de se prendre d'affection pour lui, mais rien n'est tout noir ou tout blanc. Il y a une grande part de gris dans l'histoire fignolée par l'auteure britannique Bryony Lavery.
Le troisième personnage, celui de la psychiatre Agnetha, interprétée par Nancy Bernier, laisse cependant un peu de glace. Même si la femme un peu névrosée nous offre de bons moments d'humour, on en sait trop peu, trop tard sur son histoire pour vraiment s'y attacher. Peut-être est-ce aussi parce que la psychiatre se retrouve chargée de la partie plus cérébrale de la pièce que son destin nous atteint moins. C'est dans son discours que la métaphore de la glace qui emprisonne les personnages est la plus appuyée, peut-être trop appuyée en fait pour nous faire apprécier pleinement les images qu'elle évoque.
La pièce fait écho à bien des éléments qui reviennent périodiquement dans l'actualité : registre public des pédophiles, efficacité du système de justice, encadrement des personnes ayant des troubles mentaux... Frozen vient brouiller les frontières entre responsabilité et culpabilité, entre justice et vengeance, entre pardon et acceptation. Une réflexion essentielle dont on ne sort pas indemne.