Il y a une dizaine d'années, la Gendarmerie nationale française a amorcé une migration informatique importante vers des logiciels libres.

France: Linux chez les gendarmes

Voilà une dizaine d'années, la Gendarmerie nationale française a entrepris une migration de ses systèmes informatiques qui l'a amenée à adopter, pour ses 95000 postes de travail, la suite bureautique OpenOffice - et depuis, LibreOffice - et du système d'exploitation Linux (Ubuntu).
En 2004, la suite OpenOffice remplaçait Microsoft Office sur 20000 ordinateurs de la Gendarmerie et en 2005, OpenOffice était installé sur l'ensemble des 90000 postes. L'année suivante, c'est le navigateur Firefox et le client de messagerie Thunderbird, de Mozilla, qui étaient installés sur 70000 postes de travail. En 2008, on décide d'abandonner Windows pour migrer progressivement vers Ubuntu. 
Migration majeure
La Police nationale a depuis emboîté le pas, ajoutant 130000 utilisateurs pour ces solutions, si bien qu'aujourd'hui les logiciels de rédaction de procédures de la police et de la gendarmerie nationale (LRPPN et LRPGN) et le logiciel de traitement des procédures judiciaires (TAJ) reposent pour la plupart sur des logiciels libres. 
Ce cas est souvent cité comme exemple d'une migration de grande ampleur vers le logiciel libre. 
Récemment, le colonel Xavier Guimard, sous-directeur de l'anticipation et de la coordination du service des technologies et des systèmes d'information de la sécurité intérieure en France, était de passage à Québec pour parler de l'expérience vécue à la Gendarmerie. Il était conférencier invité dans le cadre du Salon du logiciel libre du Québec (s2lq.com). Il nous a accordé une entrevue pour raconter le cheminement de ce projet sur plus d'une dizaine d'années.
Précisons que la Gendarmerie est la force qui assure la sécurité dans les campagnes et sur les axes de circulation, jusqu'aux abords des villes, et ce depuis le XIVe siècle, nous rappelle notre interlocuteur. Le travail des gendarmes va de la circulation jusqu'aux enquêtes criminelles. Quant à la Police nationale, c'est le corps policier qui oeuvre dans les villes, ayant succédé aux anciennes polices municipales.
Sept Questions à... Xavier Guimard
Q Qu'est-ce qui a amené la Gendarmerie à revoir ses systèmes informatiques?
R À l'origine, c'étaient des contraintes de sécurité qui empêchaient de brancher notre réseau sur Internet. Nous avions un deuxième réseau complet, avec des postes mutualisés dans les couloirs, en plus des postes de travail individuels. Nous avions aussi des contraintes budgétaires. Il nous fallait améliorer notre infrastructure informatique, mais sans faire appel aux nouveaux budgets, qui étaient réservés aux nouvelles applications, aux nouvelles missions.
Q À quel genre de problème étiez-vous confrontés? 
R On ne pouvait pas aborder un nouveau projet sans devoir en renégocier d'autres parce qu'il y avait un effet domino, par exemple quand le nouveau logiciel partageait la librairie d'un logiciel déjà utilisé. Nous sommes arrivés au point où, pour remplacer un serveur central, il fallait changer tous les postes clients du système radio, c'est-à-dire 15 000 ordinateurs. Là, on était bloqués. 
Q Quelle solution avez-vous trouvée dans ce cas?
R On a fait un travail d'état-major, en se mettant d'accord sur ce qu'il fallait faire. On a construit un nouvel environnement informatique, en parallèle à l'ancien, qui restait là. C'est comme si on construisait une nouvelle ville, dans laquelle on déménageait les gens chaque fois qu'on ajoutait des applications. Ça s'est réalisé parce qu'on avait des chefs qui n'avaient pas peur. Les gens de la Gendarmerie savent prendre des risques. Parler de LibreOffice aujourd'hui, ça ne fait peur à personne, mais il y a 10 ans, c'était un choix qui pouvait en faire reculer. 
Q Avez-vous eu du mal à vendre cette approche aux utilisateurs?
R Non, parce qu'on a fait une migration positive. On n'a pas dit aux gens : voici le logiciel qui va nous permettre de faire des économies. On pouvait leur démontrer qu'il y avait un gain pour l'utilisateur. Dans notre logiciel, c'est un robot qui vient enrichir le document XML pour y insérer les métadonnées nécessaires à la procédure judiciaire, comme l'identité du contrevenant, du policier, et toutes les pièces. Avant, il fallait deux applications pour effectuer ce travail, mais avec OpenOffice on ne faisait qu'une seule procédure, qui couvrait tout. Les gens étaient donc contents de l'adopter en raison de la plus-value. Et OpenOffice n'est que l'arrière-plan du logiciel.
Q Est-ce que c'était la même chose pour la migration vers Linux?
R Le système d'opération, pour nous, c'était un non-sujet. Nous avons choisi Linux quand il a fallu laisser XP pour Vista. Ça nous posait de sérieux problèmes d'architecture. Puisqu'il fallait migrer, Linux n'était pas plus cher que Windows, mais il nous simplifiait la vie. Il n'y a pas eu une réunion pour expliquer Linux. On a travaillé pour expliquer OpenOffice, mais Linux.... Puisque les gens avaient appris à utiliser OpenOffice sous XP, la migration était transparente. C'est comme si on n'avait fait que changer le fond d'écran.
Le logiciel libre n'a jamais été un enjeu. Ce qui importe, c'est les standards. Nous avions choisi le format Open Document, et il se trouve que le logiciel libre était le moins cher et le plus performant. C'est tout ce qui compte.
Q Pourquoi avoir décidé d'utiliser le format Open Document?
R Pour des raisons d'archivage. Nous, quand on doit archiver un document pour le civil, il faut qu'il soit accessible pendant
30 ans. Et pour le judiciaire (criminel au Québec), c'est 50 ans. Si vous archivez un document avec un format propriétaire, qu'est-ce qui vous dit que vous aurez le logiciel pour l'ouvrir dans 50 ans? Une fois qu'on savait quel format on voulait, on a choisi le logiciel qui s'y prêtait le mieux. Et c'était Open Office. 
Q En quoi ce choix a-t-il été avantageux?
R À plusieurs niveaux. Tout d'abord, la force du libre n'est pas d'être ouvert, c'est d'être modulaire. Si Drupal et Firefox sont si populaires, c'est parce qu'il est facile de créer des plug-ins pour en faire ce qu'on veut. Et cela permet de fédérer les énergies de gens qui se connaissent même pas entre eux. 
Et sur le plan économique, quand on compare avec ce qu'il aurait fallu payer pour avoir la même chose avec une solution propriétaire, on aurait payé 25 millions d'euros la première année et 11 millions par an. Là, ça ne nous coûte pas très cher, un ou deux millions par année an. Et finalement, en ressources humaines pour l'informatique, les télécommunications et la téléphonie, notre effectif est passé de 2200 à 1500 personnes.