Forme élargie/Expended Form: sculpture, l'état des lieux

Regart nous propose, pour ouvrir sa saison, une exposition réfléchie qui offre un panorama des formes qu'a pris la pratique sculpturale au Canada et dans le monde ces 40 dernières années. Un tour de force, réalisé à partir d'une sélection soignée de six artistes, faite par Amélie Laurence Fortin et son mari Pawel Kaminski, originaire de Pologne.
«J'avais envie que Regart sorte de l'installation in situ. Dans la dernière année, les artistes avaient toujours tendance à investir l'espace [en «L»] de la même façon», explique Mme Fortin, directrice générale et artistique du centre d'artistes lévisien. Toute la programmation est donc articulée autour de la sculpture, pratique aux frontières poreuses depuis l'arrivée de la cinétique, de l'art conceptuel et du développement de l'art sonore. Tout ou presque peut devenir objet sculptural.
La photographe Jacinthe Lessard-L., par exemple, utilise l'art sculptural pour parler du négatif et de la lumière. «Elle prend de vieux appareils photo, moule les chambres claires, la partie qui capte la lumière, et en fait des objets solides», explique la co-commissaire. Les chambres claires - objets empreints de nostalgie en cette époque numérique - se transforment en petites pyramides, temples roses démultipliés sur des tablettes installées dans l'espace d'exposition.
Fred Laforge utilise quant à lui l'impression 3D pour produire des sculptures s'apparentant aux sculptures classiques en ronde-bosse, placées sur des socles. Le jeu entre l'ancien et l'ultramoderne est accentué par des déviations formelles : les corps s'écrasent, se fusionnent, disparaissent.
Idée semblable chez le Torontois Chris Curreri, en lice pour le prix Sobeys, remis à un artiste canadien exceptionnel de moins de 40 ans, l'an dernier. Dans son triptyque photographique Model in the Sculptor's Studio, «il place un corps recroquevillé sur une stèle comme s'il s'agissait d'une motte de glaise que l'artiste devra façonner pour qu'elle devienne un être original et complètement formé, dans la tradition de Rodin», décrit Mme Fortin. Un tuyau retenu par le modèle vivant donne l'impression de voir à travers son corps, tout en nous faisant voir le fond de l'atelier de l'artiste, la genèse et l'idée plutôt que l'objet.
Mathieu Valade utilise des éléments du minimalisme, du land art et de l'art conceptuel avec une légèreté et un humour qui rendent ces concepts moins arides. «Il chevauche l'histoire, le passé et le présent. Quand il fait de l'art, il parle de l'art et de l'histoire de l'art, mais de façon très séduisante», note la co-commissaire. Son oeuvre Temps de la nouvelle romance est juchée au-dessus du stationnement voisin de Regart, fasse à la traverse Québec-Lévis. L'inscription géante en bois «Times New Roman» (écrit en Times New Roman, bien sûr) se camoufle dans les couleurs et les végétaux du cap. L'artiste de Saguenay expose aussi Sentir les choses, le mot «affect» inscrit en néon rose clignotant, dans la vitrine du centre. 
Tristesse
L'écriture est aussi partie prenante de la sculpture cinétique Sorrow Mirrored, de Lois Anderson, l'artiste la plus expérimentée de la sélection. À l'approche du visiteur, les «r» du mot Sorrow s'ouvrent pour venir cacher les autres lettres. «En écoutant CBC dans son atelier, après un certain temps, elle s'est aperçue qu'elle absorbait beaucoup de tristesse à force d'écouter les nouvelles», raconte Mme Fortin. «Elle a donc créé ce grand mouvement de douceur pour la cacher.» Pour un temps, du moins, puisque lorsqu'on s'éloigne, le mot réapparaît.
L'installation de la Japonaise Naoko Takahashi, établie à Londres depuis plus de 20 ans, jumelle des sons captés aux alentours de Regart, un arbre vivant qui perd ses feuilles, une corde rouge, un sceau d'eau. «Elle travaille avec l'absence et le vide. Ce n'est tellement pas baroque, il n'y a tellement pas de crémage là-dedans, observe la co-commissaire. Ce souffle-là était très important, il permettait de donner un rythme, une respiration à l'exposition.»
Le tout est d'une finesse et d'une profondeur rarement vues en centre d'artiste, et mériterait d'être reprise et développée dans un contexte d'exposition qui laisserait davantage de place aux textes et à la réflexion des deux commissaires. J'ai bien hâte de voir la suite.
L'exposition Forme élargie/Expended Form est présentée jusqu'au 25 octobre
au 5956, rue Saint-Laurent, à Lévis.
Prêts pour la Foire?
Les 18 artistes qui présenteront des oeuvres à la troisième Foire en art actuel de Québec (FAAQ), lieu privilégié pour acquérir une première (ou une centième oeuvre) d'art actuel, ont été dévoilés. Il s'agit de Martin Bureau, Jean-Robert Drouillard, Bill Vincent, Giorgia Volpe, Mériol Lehmann, Julien Lebargy, Julie Picard, Sarah Booth, Marie-Andrée Côté, Marie Gilbert, Catherine McInnis, Elisabeth Picard, Emilie Proulx, Rober Racine et Jean-Jules Soucy, choisis par la commissaire invitée Anne-Sophie Blanchet, ainsi que de Josée Landry Sirois, Charles-Frédérick Ouellet et Mathieu Valade, présentés par la Galerie Michel Guimont, la Galerie Lacerte art contemporain et la Galerie 3. Le vernissage VIP se tiendra le 22 octobre à 17h et le vernissage public, à 20h. La FAAQ se tiendra jusqu'au 25 octobre à l'OEil de Poisson. Info : foireartactuel.com
Traces tricéphales
C'est la dernière journée pour voir l'exposition tricéphale De passage à la salle d'exposition du pavillon Alphonse-Desjardins, à l'Université Laval. Trois jeunes femmes, sous le commissariat de Sophie Jacques, y explorent la notion de trace, de marque laissée par une action, sur le bois ou ses dérivés. On peut déambuler entre les corps en mouvement des gravures (qui deviennent aussi sculptures) de Sarah Booth, se laisser émouvoir par les paysages mouvants et fragiles d'Audrée Demers-Roberge et découvrir l'artisan vénitien Bruno Barbon par les yeux d'Éloïse Plamondon-Pagé. La salle d'exposition, située au local 2470, est ouverte de 12h à 16h.