La pièce Femme non-rééducable/ Anna P. est présentée à Premier Acte.

Femme non-rééducable/ Anna P. : du sang sur la neige

La pièce Femme non-rééducable/Anna P. a le défaut de sa qualité. Sa grande qualité, c'est de nous jeter au visage, par le biais des mots d'Anna Politkovskaïa, journaliste russe assassinée en 2006, toute l'horreur d'une guerre qui se passe très loin de nous, en Tchétchénie. Une guerre qui a laissé beaucoup trop de sang sur la neige.
Le défaut de cette qualité, c'est le besoin d'une entrée en matière plutôt didactique pour placer le contexte de la pièce. Résumer le conflit tchétchène en si peu de temps se révèle un défi colossal. La troupe s'en tire assez bien avec des moyens originaux pour faire passer l'information - tout à fait nécessaire, précisons-le -, via des projections vidéo ou même de faux jeux-questionnaires télévisés. Reste que ça en fait beaucoup à avaler tout d'un coup, et que c'est vraiment tout ce qui vient après qui contient la force d'impact de cette pièce.
Cette force d'impact, elle se trouve dans la mise en scène percutante et inventive du collage des moments les plus forts de la carrière de journaliste d'Anna Politkovskaïa, que ce soit les prises d'otages du théâtre de la Doubrovka à Moscou ou celle d'une école à Beslan, en Ossétie du Nord. On assiste aussi à la recréation d'entrevues, par exemple avec un soldat russe et un soldat tchétchène. Plus souvent encore, ce sont des extraits de textes de la journaliste qui sont récités, d'une manière très incarnée et intime, où plusieurs voix prennent le relais pendant que sous nos yeux se dessine une horreur dont la charge émotive nous atteint de plus en plus fort.
Même si tous les comédiens se partagent avec justesse la voix d'Anna Politkovskaïa, la touche apportée par Xenia Chernyshova, Ukrainienne d'origine qui parle à certains moments en russe, donne une résonnance particulière à la pièce.
L'apport de quelques scènes qui se déroulent en dehors de la salle, autour de Premier Acte, et qui nous sont présentées en direct par projection vidéo est intéressant... Mais force est de constater que les images qui restent en tête sont celles qui se sont passées directement devant nous. Celles qu'on a vraiment l'impression d'avoir vécues dans la tête d'Anna Politkovskaïa.
La disposition de la salle, où les spectateurs sont placés face à face de part et d'autre de la scène blanche, dotée d'un petit bassin d'eau, a l'effet de vraiment nous prendre à témoin de ce qui se déroule devant nos yeux. Difficile de rester insensible, qui plus est avec l'actualité récente en Ukraine et en Russie. Difficile, surtout, de choisir un camp, si ce n'est celui de la liberté de presse. Femme non-rééducable/Anna P. est une prise de parole nécessaire qui nous ouvre les yeux sur une situation sordide.
La pièce Femme non-rééducable/Anna P. est présentée à Premier Acte jusqu'au 29 mars, dans une mise en scène d'Olivier Lépine. Avec Ariane Bérubé, Xenia Chernyshova, Eliot Laprise, Jean-René Moisan, Maxime Perron et Annabelle Pelletier Legros.