La compagnie BlackLight Power se targue de pouvoir produire de l'électricité en n'utilisant qu'un peu d'eau.

Faut pas compter sur l'hydrino

«J'ai vu sur Internet l'annonce faite par une compagnie, BlackLight Power, qui dit pouvoir produire de grandes quantités d'électricité à partir de rien de plus qu'un peu d'eau, ou à peu près. Alors, est-ce une arnaque ou, au contraire, une trouvaille qui va révolutionner le monde dans un avenir plus ou moins rapproché ? En tout cas, c'est la première fois que j'entends parler des hydrinos! Pouvez-vous m'éclairer?», demande Jean-Guy Couture, de Saint-Ferréol-les-Neiges.
Le Web fourmille d'inventeurs, qui sont parfois d'authentiques savants, prétendant avoir trouvé une manière de produire de l'énergie en quantités pratiquement infinies, à partir de presque rien et à un coût totalement dérisoire. Certains ont des visées relativement modestes, comme de vous vendre un machin qui transformera de l'eau en carburant et vous fera économiser sur l'essence; d'autres, comme la compagnie BlackLight Power, sont autrement plus ambitieux.
Mais dans tous les cas, la règle de base est une tautologie bien connue : quand c'est trop beau pour être vrai, c'est trop beau pour être vrai. Car, autrement, pourquoi l'invention n'aurait-elle pas connu un succès instantané?
Alors voyons voir ce que propose BlackLight Power. Dans le communiqué de presse que nous a envoyé notre lecteur, datant d'avril dernier, la compagnie explique avoir fait passer un courant électrique très intense de 12 000 ampères (environ 60 fois ce que les boîtes électriques domestiques sont faites pour gérer) dans de l'eau, ce qui l'a transformée en «plasma» - c'est-à-dire une forme de matière où les atomes sont tellement excités que leurs noyaux et leurs électrons se détachent les uns des autres.
Ce plasma, lit-on dans le communiqué, s'est mis à émettre de la lumière avec une intensité 50 000 fois supérieure à ce que nous recevons du Soleil, ce qui n'est pas particulièrement étonnant puisque, contrairement à notre étoile, ledit plasma ne se trouvait pas à 150 millions de kilomètres d'ici. BlackLight Power s'est ensuite servi de la lumière émise pour produire de l'électricité grâce à des panneaux solaires.
En soi, commente le physicien de l'Université de Montréal Normand Mousseau, auteur de plusieurs ouvrages sur les questions de l'énergie, c'est une approche franchement bizarre. «Ça consiste à dire qu'on produit de l'énergie, mais que plutôt que de juste prendre cette énergie-là directement pour faire de l'électricité, on la fait passer par une cellule photovoltaïque, qui convertit seulement de 15 à 30 % de l'énergie en électricité. C'est complètement farfelu. [...] C'est comme si on prenait l'énergie d'une batterie pour faire du pétrole, et qu'on brûlait ensuite ce pétrole-là pour faire de l'électricité.» À chaque conversion, on perd un peu (ou beaucoup, selon le cas) de l'énergie qu'on avait au départ. On se demande donc pourquoi BlackLight a procédé de cette manière, mais passons, car l'essentiel est ailleurs.
Manipulation d'atomes
La compagnie affirme en effet que, dans tout ce processus, elle ne fait pas que convertir de l'énergie d'une forme à l'autre, mais qu'elle produit de l'énergie en manipulant les atomes d'hydrogène pour les faire entrer dans un état (hautement hypothétique) nommé «hydrinos».
Les atomes, comme on le sait, sont constitués d'un noyau autour duquel virevoltent un ou des électrons. Ceux-ci se répartissent sur des sortes de «paliers», des «étages», et commencent toujours par remplir le palier le plus proche du noyau. Quand on lui fournit de l'énergie, un électron peut monter à un étage supérieur, dans la mesure où il y a encore une place disponible - il n'y a que deux «places» par palier, pour des raisons sur lesquelles il n'est pas besoin de s'étendre ici. Mais l'électron ne reste jamais bien longtemps «en haut», dans son état excité : il finit toujours par regagner la plus basse place disponible. Et en redescendant, il relâche l'énergie qui lui avait au départ permis de monter, en émettant un photon (un peu de lumière).
Ce que le fondateur de BlackLight, le chimiste Randell Mills, avance et maintient depuis le début des années 90, c'est qu'il serait capable d'amener l'électron de l'hydrogène (cet élément n'en a qu'un seul) en dessous de ce que les physiciens appellent son «état fondamental», soit l'étage le plus bas, le pus proche du noyau, qui puisse possiblement exister. C'est dans cet état que l'hydrogène deviendrait un hydrino et, allègue M. Mills, en descendant de l'état fondamental à cette espèce de «sous-sol», l'électron émettrait un photon. C'est de cette manière que le dispositif de BlackLight produirait de l'énergie à partir de l'eau.
Et «si c'était le cas, on serait bien content, dit M. Mousseau, parce qu'on a beaucoup d'hydrogène sur la Terre. Mais le problème, c'est que ça va à l'encontre des fondements d'à peu près toute la physique.»
Ainsi, si M. Mills avait raison, il faudrait balancer par la fenêtre tout un pan de la mécanique quantique - pan qui a été vérifié et contre-vérifié par nombre d'expériences, alors que la théorie de l'hydrino ne repose sur aucun résultat empirique, hormis certaines études et mesures fortement contestées par la communauté des physiciens.
Notons aussi que le communiqué de BlackLight parle de faire passer un fort courant dans de l'eau, ce qui signifie que Mills et cie fournissent de l'énergie à l'eau et aux atomes d'hydrogène qui le composent. Or, quand on fournit de l'énergie à un système, on l'excite, on ne le fait pas descendre de «palier»...
En outre, dit M. Mousseau, le comportement naturel de tout système est d'aller spontanément vers son état fondamental, son plus bas «étage» possible. «Alors pourquoi l'électron de l'hydrogène ne le ferait pas, qu'est-ce qui le retient? Ça n'existe pas, cet état-là, c'est un état impossible du point de vue de la mécanique quantique et il n'y a aucune évidence expérimentale que ça existe», tranche-t-il.
Et il n'est pas le seul à le penser. La très, très grande majorité des physiciens sont de cet avis. Peut-être, et on dit bien peut-être, qu'un jour des résultats d'expérience montreront que la minorité convaincue du contraire a raison. Mais d'ici là, le mieux, le plus logique, est de présumer que la vérité est du côté du consensus scientifique, et de ne pas fonder d'espoir sur des théories qui ont maintes fois été battues en brèche.