Grâce à une fine stratégie de son agent, le Russe Evgeny Kiselev a le privilège de jouer dans la Ligue canadienne de hockey, un circuit qui a banni les gardiens européens pour favoriser le développement des portiers nord-américains.

Evgeny Kiselev, le gardien caméléon

Réclamé au ballottage en janvier, le gardien  Evgeny Kiselev avait fait la manchette lorsque son empressement à se joindre aux Remparts l'avait incité à faire une partie du trajet entre Baie-Comeau et Québec en taxi! Derrière cette personnalité affable et ce sourire permanent se cache un champion de l'adaptation, un véritable «caméléon» qui n'a pas hésité à quitter sa Russie natale afin de pourchasser son rêve de jouer dans la LNH.
«Bonjour! Comment ça va?» lance à qui veut bien l'entendre - et en français svp! - le jovial Evgeny Kiselev, avant de poser les patins sur la glace du Centre Vidéotron, lors des entraînements quotidiens des Remparts. À une époque où les gardiens européens ont été bannis de la Ligue canadienne de hockey afin de favoriser le développement des portiers nord-américains, celui que ses coéquipiers surnomment «Geno» fait figure d'exception.
Considéré comme un produit maison parce qu'il a transité une année par le junior B ontarien, le Moscovite de 19 ans se veut l'un des très rares cerbères russes toujours actifs dans le circuit Branch. Il ne suffisait que d'un agent futé, Igor Larionov, pour élaborer cette stratégie, et un objectif clair : améliorer les chances de Kiselev d'atteindre la LNH.
«À l'époque où j'ai fini de jouer U17, j'ai été rappelé quelques fois dans la MHL [ligue junior russe], mais sans plus. Mon agent m'avait alors dit que j'avais une décision à prendre si je voulais jouer un jour dans la LNH. Il m'a dit de choisir entre repartir à zéro en Amérique du Nord ou essayer de me frayer un chemin jusque dans la LNH en restant en Russie. J'ai décidé de venir ici.»
Ce n'est pas parce que rien ne le retenait à Moscou. Dans les mois précédents, le prestigieux Dynamo avait fait de Kiselev son choix de deuxième ronde (51e au total) au repêchage de la KHL. Auparavant, il avait participé au Match des meilleurs espoirs de la KHL avec un certain Dmitry Buynitskiy, aujourd'hui son coéquipier chez les Remparts. «Le monde du hockey est petit», constate-t-il. Mais le rêve de la LNH demeurait.
«Le Dynamo m'aimait beaucoup. Ils voulaient me garder, mais ils avaient des gardiens plus vieux dans l'organisation. J'ai donc jugé qu'il serait mieux pour moi de venir ici et de jouer plus de matchs. Alors, j'ai déménagé pour poursuivre mon rêve. J'avais commencé à apprendre l'anglais avec un tuteur à l'école, mais ça ne m'avait pas aidé beaucoup. On n'apprend pas aussi vite quand les leçons sont théoriques et qu'il n'y a pas de conversation...»
L'arrivée à Waterloo ne s'est donc pas faite sans heurts, à l'automne 2014. Outre l'évidente nécessité de s'adapter à une nouvelle culture, la barrière de la langue constituait un défi quotidien au sein de sa nouvelle équipe, les Siskins (GOJHL).
«La première demi-saison, ç'a été difficile pour moi. J'avais encore de la difficulté à communiquer avec les joueurs de mon équipe. Mais ça m'a aidé beaucoup, parce que dès l'année suivante, j'étais confortable à parler en anglais. Aujourd'hui, j'ai le sentiment de faire partie de mon équipe», affirme Kiselev, qui aide maintenant ses coéquipiers russophones Buynitskiy, Kurashev et Larionov à s'acclimater à un nouvel environnement chez les Remparts.
Excellent souvenir de Baie-Comeau
Sur la glace, l'adaptation au style de jeu nord-américain s'était faite plus rapidement pour le gardien de 6' et de 184 livres, qui a su maintenir une moyenne de buts alloués de 2,88 et un pourcentage d'arrêt de ,906, au cours de cette première saison au Canada. Des statistiques suffisamment intéressantes pour que les Cataractes de Shawinigan lui offrent un essai, lors de leur camp d'entraînement d'août 2015.
Le hic, c'est que l'organisation avait pas moins de six gardiens de but sur la patinoire, dans ce que Le Nouvelliste avait qualifié à l'époque de «Gardien Académie». La compétition pour un poste était non seulement féroce, mais relevée. À preuve, Mathieu Bellemare, Mikhail Denisov, Frédéric Foulem, Zachary Bouthillier et Antoine Samuel ont tous joué ou jouent présentement dans la LHJMQ.
Au terme de l'élimination, Kiselev avait été échangé à Baie-Comeau contre un choix de quatrième ronde, en 2016. C'est donc dans l'uniforme du Drakkar qu'il a entamé sa carrière dans la LHJMQ, où il n'est resté qu'une demi-saison, avant d'être placé au ballottage au profit de Bo Taylor, en janvier. Il garde toutefois un excellent souvenir de la ville nord-côtière, où il a fait le plein d'air frais et l'apprentissage de ses premiers mots de français.
«C'est un bel endroit. J'ai vraiment aimé ça, à Baie-Comeau. On peut marcher là-bas, sur le bord du fleuve. C'est très agréable. Pour quelqu'un comme moi qui ai grandi dans une grande ville, j'ai adoré vivre dans une petite ville. J'aurais pu déménager là!»
Il a aussi apprécié sa relation de travail avec le directeur général et entraîneur des gardiens de but, Steve Ahern. «C'est un très bon gars. Je l'aimais beaucoup. C'est lui qui m'a donné ma première chance dans la LHJMQ et je lui en suis reconnaissant. Peut-être qu'on n'a pas connu le succès collectif qu'on espérait ensemble, mais on avait une équipe très jeune.»
Réclamé par les Remparts en janvier, Kiselev est venu stopper le jeu de chaises musicales au poste d'auxiliaire de Callum Booth, dans la foulée du départ de Zachary Fucale, le printemps précédent. Il n'a pas mis de temps à épater la galerie par son acharnement au travail et sa détermination à arrêter chaque lancer. Ses bonnes performances ne se sont toutefois pas répercutées sur sa fiche (3-11 en saison et 0-4 en séries), alors que les Remparts naviguaient à travers la première reconstruction de leur histoire, et ce, pendant une blessure prolongée à leur gardien numéro un.
«Je dois remercier Maxime Ouellet [ex-entraîneur des gardiens de but] pour mon bon départ à Québec. Il m'a beaucoup aidé à mon arrivée. Philippe Boucher aussi. À Baie-Comeau, c'était assez difficile pour moi, parce que c'était plus francophone dans le vestiaire. La ville aussi est très francophone. Même quand on allait pour un café avec des coéquipiers, personne ne nous comprenait! À Québec, c'est différent», a lancé Kiselev, emballé de pouvoir maintenant se faire comprendre «à la commande à l'auto du Tim Hortons!»
Il est surtout heureux d'évoluer dans un marché «incroyable», où il a la chance d'être vu par de nombreux dépisteurs. C'est d'ailleurs ce qui lui a valu d'être invité au camp de développement des Blackhawks de Chicago, en juillet.
«Ç'a été un gros défi pour ma famille et moi de venir ici. Depuis que je suis là, j'aime être dans l'organisation des Remparts et j'ai reçu une invitation au camp de développement des Blackhawks, cet été. Alors je pense qu'on peut dire que ç'a été une bonne décision», conclut Kiselev, dont le prochain défi sera vraisemblablement d'occuper le poste de gardien numéro un des Remparts.
Inspiré par Brodeur et Khabibulin
<strong>«C'était de bons Jeux pour les gardiens de but! Toutes les caméras étaient sur eux et ça m'a donné envie de devenir un gardien de but»</strong> -  Evgeni Kiselev, en parlant des JO de Salt Lake City
Evgeni Kiselev n'avait que 5 ans lors des Jeux de Salt Lake City, mais il se souvient comme si c'était hier du tournoi de hockey olympique ayant mené aux médailles d'or du Canada et de bronze de la Russie. Fasciné par les performances de Martin Brodeur et de Nikolai Khabibulin, il savait qu'il deviendrait gardien de but.
«C'était de bons Jeux pour les gardiens de but! Toutes les caméras étaient sur eux et ça m'a donné envie de devenir un gardien de but. C'est comme ça que le rêve est né! En plus, les gardiens jouent 60 minutes, eux!» lance d'entrée de jeu le portier des Remparts, sourire en coin.
Il n'en fallait pas plus pour que le fils d'un homme d'affaires de Moscou et d'une mère au foyer veuille effectuer ses premiers coups de patin à la patinoire du coin avec l'aide de son frère Mikhail, de 11 ans son aîné.
«Au départ, je patinais avec une chaise, puis ensuite j'ai continué avec un bâton et à 6 ans, j'ai commencé à jouer à la position de gardien de but, ce que je voulais faire depuis le début», a indiqué le Russe de 19 ans, qui a également une soeur cadette, Sofia.
S'il admirait les deux gardiens évoluant alors dans la LNH, Kiselev était loin d'offrir des performances à leur hauteur à ses débuts! «Disons que j'avais mes hauts et mes bas, comme tous les jeunes qui commencent. J'ai joué dans une bonne équipe au départ, puis dans une moins bonne, avant de me retrouver avec le système de développement du Dynamo, à l'âge de 10 ans», a poursuivi celui qui est également adepte du tennis de table.
Conseillé par le «professeur»
Pendant ces années dans le hockey mineur, peu de championnats ont jalonné le parcours de Kiselev, mais un match restera à jamais gravé dans sa mémoire. «Je me rappelle d'une victoire quand j'avais 12 ans. Nous étions au milieu du classement et ce jour-là, on jouait contre l'une des meilleures équipes de la ligue. On avait gagné 1-0. Je m'en souviens parce que j'avais très bien joué et que ce n'était pas le meilleur des arénas. Il y avait une fenêtre et le soleil m'éblouissait. J'arrêtais quand même les rondelles! Je pense qu'ils avaient fait exprès pour me mettre de ce côté-là de la patinoire. Mais on avait quand même gagné!»
Éblouir, c'est ce que Kiselev espérait faire au camp de développement des Blackhawks, où il a été invité, en juillet. Il n'a toutefois pas été retenu pour le camp de recrues qui a suivi, en septembre.
«Je pense qu'ils ont des gardiens plus âgés qu'ils préféraient inviter. Mais ç'a été une bonne expérience. Ça m'a donné beaucoup de confiance en moi. Ça m'a donné un aperçu de ce vers quoi je travaille. C'était mon premier camp dans la LNH. J'avais participé à des camps dans la KHL, mais c'est très différent», a noté celui qui a passé le reste de son été à s'entraîner à Detroit, avec d'autres clients d'Igor Larionov, avant de s'amener à Québec, où il a travaillé une semaine en compagnie de Maxime Ouellet, avant l'ouverture du camp des Remparts.
Kiselev s'estime d'ailleurs privilégié de pouvoir compter sur les conseils d'une icône du hockey russe telle que Larionov pour le guider dans sa carrière. «C'est incroyable! C'est un monstre sacré dans le hockey. Quand il me dit quelque chose, j'essaie d'enregistrer chaque mot et de faire ce qu'il me demande. Parce que l'un des hommes les plus intelligents dans le hockey. C'est le "Professeur"! Il sait tellement de choses! Il n'a pas été gardien de but, mais tout ce qu'il dit est pertinent.»