Et si elles y allaient, à Moscou? sera présenté une nouvelle fois à la Caserne Dalhousie dimanche à 16h.

Et si elles y allaient, à Moscou?: de part et d'autre de l'écran

CRITIQUE / Une expérience singulière se déploie ces jours-ci à la Caserne Dalhousie grâce au Carrefour international de théâtre. Avec Et si elles y allaient, à Moscou? de Christiane Jatahy, le public a non seulement droit à une relecture moderne des Trois soeurs de Tchekhov, mais aussi à une fascinante rencontre entre les langages du théâtre et du cinéma.
Pendant les quatre heures que dure l'expérience, qui nous arrive de Rio de Janeiro, le public réuni à la Caserne est scindé en deux et invité à voir deux fois la même histoire, sous des angles fort différents. Dans une salle, trois actrices (Julia Bernat, Stella Rabello et Isabel Teixeira) revisitent la pièce de Tchekhov, campée dans un Brésil actuel et épurée de plusieurs personnages : entourées d'hommes qui sont à la fois cameramen, techniciens, musiciens et acteurs de soutien, les trois soeurs retiennent toute l'attention. Leurs mouvements sont captés par des caméras intégrées à l'action. Le résultat de ce film, mixé en direct, est retransmis sur grand écran dans une deuxième salle, où est installée l'autre moitié de l'assistance. À l'entracte, tout le monde change de place pour voir l'autre côté du miroir.
Dans la salle de théâtre, les trois comédiennes à la présence magnétique font tout pour abattre le quatrième mur et faire entrer les spectateurs dans la fête. Parce que c'est bien un anniversaire, celui de la jeune Irina, qui est célébré, ici. En adoptant le rôle des convives d'une réception, le public sera interpellé directement - en portugais ou en français - par les hôtesses et sera invité à trinquer, à déguster des hors-d'oeuvre ou du gâteau, à investir la piste de danse. Mais au coeur de la fête, les regards s'assombrissent à mesure que l'alcool coule à flots. Parce que chacune porte un mal-être dans cette pièce ancrée dans un désir ou une incapacité de changement. Un trouble capté de près et mis en exergue par les caméras.
Complémentaires
Avec ces deux volets des Trois soeurs, Christiane Jatahy a souhaité mettre de l'avant des oeuvres complémentaires, mais qui peuvent vivre indépendamment l'une de l'autre. Le processus implique forcément des redites, voire quelques longueurs, quand la fête reprend au deuxième acte. Il faut attendre que le drame s'invite pour que la pertinence de l'exercice trouve tout son sens et que les morceaux du casse-tête tombent en place.
Ce qui fascine d'emblée dans cette mise en parallèle du théâtre et du cinéma est la variation des points de vue sur une même situation. Le spectateur assis dans la salle de théâtre verra par exemple Maria séduire le bel Alexandre. Mais puisque ce dernier porte la caméra, c'est au public assis dans la salle de cinéma que la jeune femme fera les yeux doux. On pense aussi à ces scènes de nudité diffusées sur l'écran avec retenue, mais qui semblent beaucoup plus crues pour le public qui assiste à leur tournage...
Les trois actrices brésiliennes portent cette dualité avec beaucoup d'aplomb, de sensibilité et une chimie évidente. On croit à leur sororité. Et on les adopte à notre tour.
Et si elles y allaient, à Moscou? est présenté une nouvelle fois à la Caserne Dalhousie samedi et dimanche à 16h. La majeure partie de la pièce est jouée en portugais avec surtitres français.