Jake Gyllenhaal livre un stupéfiant tour de force dans Ennemi, son attitude physique se modifiant quand il incarne Adam, le professeur d'histoire, puis son sosie Anthony, l'acteur.

Ennemi: miroir, miroir...

Denis Villeneuve a saisi la chance, avant de tourner Prisonniers (2013), son premier film hollywoodien, de se faire la main en anglais en réalisant un suspense érotico-existentiel : Ennemi. Grand bien nous fasse. Le réalisateur québécois y signe son film le plus maîtrisé, mais aussi le plus personnel, sur un homme qui se confronte à son pire ennemi : lui-même...
En entrevue, Villeneuve résumait ainsi Ennemi. C'est une histoire extrêmement simple, racontée de façon compliquée : un homme (Jake Gyllenhall) quitte sa maîtresse (Mélanie Laurent) pour retourner auprès de sa femme enceinte (Sarah Gordon). Compliquée? Peut-être. Je préfère énigmatique.
Le long métrage vient de remporter cinq prix Écrans canadiens, dont celui du meilleur réalisateur. Il est une adaptation de L'autre comme moi (2005) du Nobel de littérature José Saramago. Dans cette transposition de Javier Gullón, Adam, un professeur d'histoire, découvre qu'il a un sosie, Anthony, qui est acteur et qui habite la même ville que lui, Toronto. Il se met en tête de le rencontrer, au point d'en faire une obsession. Sa quête prendra une tournure inquiétante lorsqu'il découvre que son double est un pervers...
Les deux hommes sont joués par Gyllenhall, qui livre un stupéfiant tour de force. Bien qu'ils soient virtuellement jumeaux, on les différencie instantanément tant son attitude physique nous permet de reconnaître l'introverti anxieux de l'extraverti brutal.
Tout le récit est basé sur une ambiguïté : y a-t-il deux hommes ou est-ce le même? Les deux hypothèses sont valables et on peut en discuter longtemps. C'est toute la grande maîtrise du cinéaste qui est à l'oeuvre. Non seulement il s'amuse avec les perceptions du spectateur, mais il multiplie les clins d'oeil à Hitchcock (Vertigo), notamment dans l'utilisation de la musique anxiogène et des personnages féminins incarnés en blonde distante.
Ennemi porte tout de même sa signature dans les cadrages et les mouvements de caméra, toujours justifiés. Villeneuve s'est aussi évertué à créer un climat oppressant en filmant la Ville reine en tons ocre et nappée de brouillard.
Même s'il porte sa griffe, impossible de voir Ennemi sans penser à David Cronenberg, en général, et à son Alter ego (Dead Ringers, 1988), en particulier en raison du thème du double, du climat et de la sexualité trouble. Car le film plonge aussi dans les zones un peu tordues de l'érotisme, sans que ce soit gratuit dans sa représentation à l'écran. Même chose pour les scènes oniriques.
Malgré tout, la plus grande réussite d'Ennemi réside dans la capacité de Villeneuve de happer le spectateur et de l'enchaîner à la destinée d'Adam/Anthony. En jouant avec les atmosphères, les détails, il impose une tension et une montée dramatique qui nous rivent à notre siège. Denis Villeneuve est un grand réalisateur, qui a sa place parmi les plus grands au niveau mondial. À preuve : libre à certains de n'y voir qu'un captivant suspense basé sur un jeu de rôles.
D'autres y verront surtout une oeuvre riche en thèmes et en symbolique. En fantasmes aussi. Et pas seulement de nature sexuelle. Il y a celui que représente cette dualité : la possibilité de pouvoir tout effacer et changer de vie.
En fait, on peut multiplier les niveaux de lecture de cette oeuvre sombre et exigeante. Il y est question, entre autres, du fait que du chaos peut naître l'ordre et de répétitions, sous toutes ses formes. On y trouve d'ailleurs une citation de Marx, qui s'applique bien à la jouissive ambiguïté d'Ennemi : l'histoire se répète, la première fois comme une tragédie, la deuxième comme une farce...
Au générique
Cote : ****
Titre : Ennemi
Genre : suspense
Réalisateur : Denis Villeneuve
Acteurs : Jake Gyllenhall, Mélanie Laurent et Sarah Gadon
Salles : Beauport (v.f. et v.o.a.), Clap (v.f. et v.o.a.s.-t.f.) et Des Chutes
Classement : 13 ans et plus
Durée : 1h30
On aime : la réalisation maîtrisée, la musique anxiogène, les «deux» Jake Gyllenhall, la montée dramatique
On n'aime pas : -