Le réalisateur Émile Gaudreault (à gauche) a fait appel au comédien Mathieu Quesnel et à l'humoriste Stéphane Rousseau pour incarner les personnages principaux de son long métrage Le vrai du faux.

Émile Gaudreault: départager le bon grain de l'ivraie

Émile Gaudreault est un des rares cinéastes populaires au Québec. Assumé. Après les impressionnants succès au guichet de De père en flic (2009) et du Sens de l'humour (2011), l'ex-humoriste du Groupe sanguin a changé un peu la formule pour Le vrai du faux, qui traite d'un sujet délicat et trop souvent occulté, le syndrome de stress post-traumatique (SSPT) des soldats. Tout en abordant un thème plus souvent discuté, mais tout aussi délicat: le statut de réalisateur québécois.
Résultat, le réalisateur a passé cinq mois à temps plein en salle de montage (sept mois en tout) à séparer le bon grain de l'ivraie. Pour un film québécois, c'est énorme. Une première version, trop dramatique, n'a pas passé le test de la projection publique. Une deuxième, trop comique, non plus. Ce qui lui a permis de faire la différence entre «ce que je pense qu'est le film et ce qu'il est vraiment. [...] C'est devenu plus clair», explique-t-il en entrevue au Soleil.
Revenons un peu en arrière. Lorsque Émile Gaudreault voit Au champ de mars, la pièce de Pierre-Michel Tremblay, dramaturge à succès et collaborateur de Marc Labrèche et de Guy A. Lepage. Il aime beaucoup cet «humour constant qui n'évacuait pas la souffrance des personnages». Il est convaincu d'avoir un bon film avec cette comédie satirique à propos d'Éric, un jeune soldat dont le quotidien est un champ de bataille après son séjour en Afghanistan, et de Marco Valois, un réalisateur à succès en burn-out qui veut tourner son histoire.
Drame basé sur la confrontation
Encore faut-il l'adapter. L'auteur, devenu coscénariste, avait effectué beaucoup de recherches sur le SSPT, mais Émile Gaudreault voulait un film dramatique basé sur la confrontation entre les deux hommes. «Je voulais incarner [le SSPT] dans un vrai récit, de faire en sorte, tout en le traitant avec respect, qu'on l'utilise pour faire une bonne histoire et qu'à la fin, [le film] reste chargé de l'humanité des personnages.»
La comédie dramatique est une balance difficile à équilibrer pour en arriver au ton juste. «C'était une exigence.» Sur le plateau, «on a beaucoup travaillé pour que l'émotion soit vraie et le rythme soit bon». Le film ne s'intitule pas Le vrai du faux pour rien: chaque personnage doit départager la part fantasmatique qui l'habite du réel.
Reste que ceux-ci et le décor sont bien ancrés dans la réalité. Par exemple, en mettant à l'avant-plan le personnage de Marco Valois dans ce duo improbable, il fallait évoquer la bipolarité du cinéma québécois. «C'est vraiment inscrit dans [la] génétique [de ce réalisateur]. Il a été confronté à la critique, aux spectateurs, aux comparaisons avec les Américains...» souligne Denise Robert, qui en connaît un bail sur la question comme productrice, mais aussi comme conjointe de Denys Arcand.
Jusqu'à quel point Émile Gaudreault s'identifie-t-il à ce réalisateur qui veut rehausser son estime de soi en tournant un film «sérieux»? «Heureusement, j'ai fait beaucoup de thérapies, et je ne suis pas dans un délire narcissique comme Marco [Valois]. On fait les films qu'on peut et je connais les limites de mon talent, dit-il avec un rire nerveux. J'ai un instinct clair. Moi, faire des plans longs pour être long, je ne saurais pas quand l'arrêter. Mon petit talent, c'est de savoir que je raconte une histoire et ce dont elle a besoin. Il y a des gens qui se servent d'une histoire pour mettre leur ambiance personnelle, moi, je suis au service d'une histoire.»
L'humilité de l'homme de 50 ans, originaire d'Alma, n'est pas feinte. Reste qu'il devait composer, inconsciemment ou non, avec la pression de livrer un film pour un large public. Pas vraiment, croit-il: «Je ne peux pas forcer un film à être ce qu'il n'est pas.» «Il faut vraiment être à l'écoute du matériel. Tu peux t'illusionner. Mais il vient un temps où il faut que tu sois très terre à terre et que tu te dises: "Voici ce que j'ai tourné." J'ai cette capacité d'être humble par rapport à ce que j'ai tourné. Je ne serais pas capable de forcer le film à être ce qu'il n'est pas.»
De la même façon, croit-il, la fin de ce long métrage était la seule possible dans les circonstances. «Ça ne peut pas être n'importe quoi. Si tu fais bien ton travail, ta fin ne peut être qu'une chose: heureuse, malheureuse, ambiguë, soit ouverte... Il faut être à l'écoute de son histoire, et la fin va émerger.»
Au bout du compte, il importe surtout à Émile Gaudreault que le résultat soit «authentique»: «Je n'aurais pas pu faire mieux que ça, j'ai tout donné.» Il n'a pas dit «véridique». Nous sommes au cinéma: Éric est originaire d'une ville minière rebaptisée Taylor Mine parce que le tournage a emprunté autant au décor de Thetford Mines que de Black Lake.
Aux spectateurs de départager le vrai du faux, le bon grain de l'ivraie...
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Stéphane Rousseau et Mathieu Quesnel: un duo aux antipodes
Après Louis-José Houde, deux fois, Émile Gaudreault a fait appel à l'humoriste Stéphane Rousseau pour Le vrai du faux. Et cette fois-ci, ce n'est pas Michel Côté l'acteur «sérieux», mais Mathieu Quesnel. Un duo aux antipodes, tant sur le plan professionnel que de la fiction, que le destin réunit pour le mieux.
Quesnel joue constamment depuis sa sortie du Conservatoire d'art dramatique de Montréal en 2006, tant sur les planches qu'aux petit (30 vies, SNL-Qc) et grand écrans (Le règne de la beauté). D'ailleurs, il a renfilé les bottes d'Éric, qu'il a joué au théâtre 65 fois. «Je voyais les pièges où je pouvais tomber dans le burlesque. Je savais comment maintenir le drame malgré toutes les singeries que je peux faire. Il fallait que ça reste comique.»
Le jeune acteur avait fait ses recherches pour la pièce et savait donc que le syndrome de stress post-traumatique dont souffre son soldat s'apparente à de l'autisme. Il en a nourri son interprétation: «Je jouais dans les opposés, ce qui servait bien une comédie dramatique.»
La transition s'est donc faite sans heurts. «Comme c'était une tout autre équipe, ça m'a incité à ne pas refaire la même chose. Je m'adaptais aux notes d'Émile.» Il y avait aussi des différences significatives: son personnage était plus fêlé au théâtre et il ne tente pas de reconquérir sa blonde, comme dans le film. Mais la plus importante était son partenaire de jeu.
Chimie différente
Mathieu Quesnel savait bien que la chimie serait différente et que le choix d'un humoriste froisserait certains acteurs. Mais pas lui. «Je ne me suis jamais posé cette question, j'étais juste content de ravoir mon rôle», rigole le sympathique acteur. «Je trouvais que c'était un bon casting. Juste son look, il pourrait très bien être réalisateur», dit-il en éclatant de rire. «On a atteint un point où on collaborait beaucoup.»
Ce que confirme Stéphane Rousseau, qui le considère maintenant comme «son petit frère». Au départ, «son background de théâtre ne m'a pas dérangé ou intimidé. Tu peux emprunter différents chemins pour en arriver à un résultat. L'important, c'est qu'il soit bon.»
L'humoriste balaie les critiques sur son choix comme acteur du revers de la main. «J'adore jouer des personnages, depuis toujours. C'est ma plus grande force. C'est pour ça qu'on continue à me demander.» Il ajoute entretenir une véritable passion pour le cinéma depuis qu'il est gamin. «C'est un rêve de jeunesse de jouer au cinéma.»
Reste qu'il pouvait fort bien s'identifier à ce rôle de réalisateur qui tente de se donner une crédibilité en renonçant à son vernis populaire. Mais «je jouais plus un homme avec ses problèmes. Je me suis inspiré des miens et de ceux de mes connaissances, des gens tellement obnubilés par leur métier qu'ils ne se rendent plus compte de ce qui se passe à l'extérieur.
«Assumer ce qu'on est»
«Évidemment, en tant qu'artiste populaire, je sais ce qu'est vouloir plaire à l'intelligentsia et aux critiques. Il faut aussi assumer ce qu'on est et ne pas tenter de se dénaturer pour plaire à un public qui ne nous aimera jamais de toute façon. Il faut être en symbiose avec ce qu'on est profondément. C'est en étant sincère que tu risques de toucher un plus large public», croit-il.
La présence de Rousseau, ainsi que celle de Guylaine Tremblay, va permettre au film de toucher une plus large audience qui ne s'y serait pas intéressé autrement, fait valoir Mathieu Quesnel. «Je trouve ça intéressant que [les spectateurs] aient cette saveur [supplémentaire] dans leur bagage culturel. Tant mieux.»
Le vrai du faux prend l'affiche le 9 juillet.