Le quatuor new-yorkais Emerson String Quartet en sera à sa première prestation au Domaine Forget, le 19 juillet.

Emerson String Quartet: les grands vertiges au bout de l'archet

Pour sa première participation au Festival international du Domaine Forget, le Emerson String Quartet, un prestigieux quatuor à cordes new-yorkais, propose un programme relevé qui décline la mort en arpèges à travers des morceaux de Schubert, Chostakovitch et Haydn.
Le violoncelliste anglais Paul Watkins, un habitué du festival bucolique, s'est joint à l'ensemble américain il y a un peu plus d'un an et a convaincu ses nouveaux collègues de s'enfoncer dans les terres le temps d'un concert.
Charlevoix ne devrait pas être trop dépaysant pour les musiciens de l'Emerson String Quartet, qui reviennent d'une tournée en Amérique du Sud et au Japon, des contrées qu'ils ne fréquentent que depuis quelques années. «Nous y avons fait la connaissance d'un public jeune, attentif, et qui a soif de musique classique. C'est très encourageant pour nous», raconte le violoniste Eugene Drucker, qui a cofondé le quatuor, avec l'altiste Lawrence Dutton et le violoniste Philip Setzer, qui font toujours partie de l'ensemble.
Celui-ci en est à sa 37e saison. «À domicile», il joue en alternance une année à Carnegie Hall et une année au Lincoln Center, en plus d'être le quatuor en résidence de la Stony Brook University, où les quatre musiciens partagent leur expérience avec de jeunes instrumentistes qui apprennent à jouer en synergie. L'exercice leur permet de se questionner sur la dynamique même du quatuor.
«On se demande constamment si c'est mieux de jouer un passage difficile en suivant rigoureusement le même rythme, ou s'il faut laisser davantage de place à l'interprétation et à l'émotion», expose M. Drucker. Pour sa part, il croit qu'un ensemble doit réussir, avec les différentes voix, à créer des moments de cohésion en choisissant des moments où chacun peut s'exprimer. «C'est de cette manière que l'on réussit à utiliser toutes les textures d'un ensemble à cordes», soutient-il.
Les mélodies de la mort
Pour composer leurs programmes, les musiciens du Emerson String Quartet jouent sur les contrastes et les correspondances, en juxtaposant des pièces de compositeurs qui semblent parfois ne rien avoir en commun de prime abord.
Le quatuor jouera son interprétation du Quatuor à cordes en sol majeur, op. 33 n° 5 de Haydn en primeur au Domaine Forget. Ce morceau, qui aurait beaucoup influencé Mozart, est «généralement joyeux et entraînant, mais comporte des passages lents, sombres et intenses», décrit M. Drucker. Ces élans torturés font écho aux passages plus lents du Quatuor n° 14, «La jeune fille et la mort» de Schubert. «Mais de manière générale, la pièce de Schubert va beaucoup plus loin dans le romantisme, dans le déluge d'émotions.»
Au moment d'écrire son Quatuor n° 5, Schubert venait d'apprendre qu'il avait la syphilis, ce qui était une condamnation à mort à l'époque. Sa composition est chargée de colère, mais laisse aussi filtrer un peu de lumière, une certaine acceptation. La mort, d'abord terrifiante, finit par y séduire la jeune fille qu'elle veut prendre, jusqu'à ce que celle-ci s'abandonne et défaille, raconte le violoniste, pour qui chaque partition semble porter d'innombrables histoires.
S'il qualifie le Quatuor n° 13 de Chostakovitch de pièce «assez lugubre et maussade», il y souligne l'importance du solo d'alto, et le fait que le compositeur russe se permette une incursion dans la musique dodécaphonique. «Il y a une ironie certaine dans sa musique, plusieurs couches de sens. Chostakovitch ne se serait pas permis cette allusion alors que Staline était vivant. Cette citation, pour nous, est un peu une manière de dire que s'il avait été libre de créer ce qu'il voulait, il aurait exploré cette voie.»
Un projet avec Renée Fleming
Le quatuor new-yorkais mène deux projets d'enregistrement de front. Le premier combine des compositions de Henry Purcell et Benjamin Britten que deux siècles et demi séparent, mais que plusieurs éléments formels rassemblent. Le quatuor profite de l'arrivée de Paul Watkins pour replonger dans le répertoire des deux compositeurs britanniques, qu'il avait peu touché depuis 20 ans.
Pour l'autre projet, une suite lyrique en six mouvements de Alban Berg, ils feront appel à la célèbre soprano Renée Flemmig. «C'est une forte dose de désespoir amoureux, basée sur une traduction allemande de trois poèmes des Fleurs du mal de Baudelaire et de cinq sonnets anglais mis en musique par Egon Wellesz», indique M. Drucker.
Ce n'est pas pour rien que le quatuor a choisi le nom d'un poète et philosophe américain. Au fil de la conversation téléphonique, on comprend rapidement que pour Eugene Drucker, la musique est un dialogue à haute teneur en émotions, qui réussit à exprimer toutes les demi-teintes de la condition humaine.
M. Druckner a d'ailleurs composé quelques morceaux, qui comportent un chanteur ou un narrateur, et a signé un roman, The Savior, qui se déroule à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. «C'est un roman allégorique, où j'exprime mes sentiments par rapport à la musique, à travers le protagoniste, qui est un violoniste pris dans un dilemme moral», résume le musicien, qui espère que son livre, déjà traduit en chinois et en allemand, aura une version dans la langue de Molière. Une langue qu'il parle très bien, d'ailleurs, ce qu'il ne nous a révélé qu'en toute fin d'entrevue.