Éloge de l'ennui

J'ai lu cette phrase il y a 15 ans déjà, ne l'ai jamais oubliée. Peinte en bleu et en jaune, sur le mur d'une école de tango de Buenos Aires. «Combien de gens qui rêvent d'éternité ne savent pas quoi faire un dimanche lorsqu'il pleut?»
La pluie est de l'engrais à ennui.
Et les gens ne savent plus s'ennuyer. L'ennui est mal vu, c'est pour les oisifs, pour les tire-au-flanc. À la question, «qu'est-ce que tu fais?», on préfère répondre «je viens de finir de souper» plutôt que de dire qu'on ne fait rien.
Tout ça est sur le point de changer. Des études, on aime beaucoup les études, disent que les enfants ne s'ennuient pas assez. C'est la nouvelle tendance, il faut les laisser s'emmerder, pas devant la télé. Mais attention, il faut leur apprendre. L'ennui n'est pas, semble-t-il, quelque chose d'inné.
J'ai lu, noir sur blanc, qu'il faut accompagner son enfant au début. Jouer un peu avec lui, puis s'éclipser sur la pointe des pieds, pour qu'il ne se rende pas compte tout de suite qu'il s'ennuie. En fait, il ne s'ennuie pas. Il joue tout seul. Il apprendra à jouer tout seul, ce qui n'est pas une mauvaise chose.
On conseille aussi aux parents de dégager des périodes dans l'agenda, de les laisser vierges, ne rien prévoir. Faire quelque chose qui n'est pas prévu n'a rien à voir avec l'ennui. Les enfants apprendront à composer avec les imprévus, ce qui n'est pas une mauvaise chose. Ils ne sauront pas s'ennuyer.
Un parent qui ne sait pas tricoter ne peut pas l'enseigner à son enfant. C'est la même chose pour l'ennui.
Je m'étonne qu'il n'y ait pas encore de cours pour ça, on apprendrait à s'ennuyer comme on apprend à jouer au bridge, avec un professeur passé maître dans l'art de chercher des dessins sur une fenêtre givrée. Ça commencerait jeune, autour de deux ou trois ans, disons, le groupe des tortues. 
Quand l'enfant aurait acquis les compétences des tortues, il passerait aux escargots, puis aux paresseux.
Et les parents s'arracheraient les cheveux pour que fiston arrive au cours à l'heure, «allez, allez, dépêche-toi, brosse-toi les dents, on va arriver en retard à ton cours d'ennui. Par ici, et ne t'arrête pas pour cueillir un pissenlit».
Dany Laferrière a écrit un bouquin très à propos, L'art presque perdu de ne rien faire, dans lequel il parle de l'ennui, le vrai, de son enfance en Haïti quand il n'y avait rien à faire. Quand il était gamin, s'ennuyer ne voulait pas dire décider tout seul si on voulait jouer aux Lego ou aux Playmobil.
Il se rappelle ces longues pluies, qui duraient parfois deux jours, où il était confiné à la maison. «Et c'est pour m'évader de cette prison que je suis allé dénicher dans la grande armoire, sous les serviettes blanches, un bouquin dépenaillé. [...] Je me glissais sous le lit et la pluie cessait immédiatement. [...] D'une certaine manière, si j'ai découvert la littérature, c'est pour ainsi dire grâce à l'ennui qui accompagne la pluie.»
Peut-être a-t-il repensé, le jour où il est entré à l'Académie, à ces heures où il s'aventurait, caché, dans l'intimité de Lady Chatterley.
Laferrière est aujourd'hui un homme de son époque, il constate que l'ennui n'est plus ce qu'il était. Comme le reste, l'ennui arrive plus vite, ne perd pas de temps. Quelques minutes d'inactivité, ou pire, d'attente, suffisent à nous donner l'impression d'être pris dans du sable mouvant.
Il y a donc des qualités d'ennui. Pour qu'il soit bénéfique, il faut qu'il fasse son temps. «La vitesse distille son ennui particulier, mais il agit différemment sur l'imagination que l'ennui né de la lenteur.» L'enfant doit s'ennuyer assez longtemps pour que son esprit vagabonde, pour qu'une simple cuillère en bois devienne une rame, et un vulgaire plat Tupperware, un bateau.
L'ennui est bon quand on arrive à oublier qu'on s'ennuie.
Avant d'apprendre à s'ennuyer, il faut s'exercer à ralentir. Mais il n'est pas évident de se retirer du tourbillon du monde, de s'extirper de cette centrifugeuse collective. Tout est fait pour aller plus vite, ces téléphones vers lesquels courent 1000 fois par jour nos doigts, ces agendas qui nous font marcher au pas.
Heureusement, il reste la pluie.