Les rôles ne sont jamais clairement définis et s'échangent sans avertissement, dans un ballet scénique fluide et précis.

Electronic City: krach intime et planétaire

Nous sommes tous des Tom et des Joy. Le message est clair dès qu'on passe la porte d'entrée de la salle du Périscope: on nous étampe notre identité sur la main. Le metteur en scène Jocelyn Pelletier propose avec Electronic City un théâtre très actuel, ancré dans notre monde rempli de technologies et de chiffres, où le krach est tout autant intime que planétaire.
Le texte d'origine de l'allemand Falk Richter prévoit deux comédiens pour jouer Tom et Joy ainsi qu'une équipe de tournage. Jocelyn Pelletier, lui, a choisi de faire interpréter les deux protagonistes par ses huit comédiens en même temps, dans un coeur polyphonique haletant où les membres de la troupe jouent aussi les techniciens de plateau... un plateau où est tourné le film (ou est-ce une émission de télé?) racontant la vie de Tom et de Joy.
Electronic City n'a rien de linéaire. On nous joue un synopsis dont l'histoire, au fond, se résume assez simplement: c'est l'histoire d'un amour impossible entre un homme et une femme prisonniers d'un système économique qui fait de nous des êtres solitaires, sur le pilote automatique.
Le message sur notre conformisme et notre abrutissement collectif est d'ailleurs largement appuyé et répété en début de parcours, par la voix démultipliée de Tom, homme d'affaires toujours en voyage, semblable à mille autres, incapable de même se souvenir de l'endroit où il se trouve.
C'était sur le point de devenir lassant quand la pièce s'est enfin ouverte sur ce qui fait tout son intérêt : la mise en abyme de l'histoire de Tom, qui devient l'objet d'un film qu'on tourne devant nos yeux. Et à laquelle se superpose l'histoire de Joy, caissière dans un aéroport, elle aussi prisonnière d'un monde automatisé.
Les huit comédiens sont tous à la fois Joy, Tom, les interprètes de Tom et de Joy dans le film et les techniciens du plateau de tournage. On passe d'un tableau à l'autre sans savoir qui fait quoi; les rôles ne sont jamais clairement définis et s'échangent sans avertissement, dans un ballet scénique fluide et précis. Malgré tous ces dédoublements, on suit curieusement bien, du moment où on s'abandonne à cette narration éclatée. Tout un jeu de codes bien ficelé avec le vocabulaire et la gestuelle du cinéma nous aide à nous y retrouver.
Les comédiens réussissent à faire parler les décors et la scénographie inventive avec ses jeux de lumière et de boîtes qui roulent, se déplacent, s'empilent et s'effacent, manipulées à vue sur une grande scène ouverte. La musique électronique d'Uberko, quant à elle, enveloppe et complète bien l'esthétique dénudée et moderne.
L'intérêt d'Electronic City réside surtout dans ce choix audacieux du dédoublement des personnages, qui nous fait sentir que Tom et Joy, c'est vous et c'est moi. Les différents niveaux de lecture créés par la mise en abyme nous invitent à nous questionner sur la mise en scène que l'on peut faire de sa propre vie dans cette ère numérique. Un spectacle complexe où on ne comprend pas tout du premier coup, mais qui a le mérite de pousser un peu plus loin la réflexion sur notre société transformée par ses modes de communication.
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La pièce «Electronic City» est présentée jusqu'au 1er mars au Périscope.