Pauline Marois

Élections: trois chefs, trois styles

D'ici le 7 avril, les trois principaux partis à l'Assemblée nationale tenteront de vous séduire avec leurs candidats et de vous convaincre avec leurs engagements. Mais peu importe l'équipe et la plateforme électorale, ce sont les chefs qui seront mis en évidence pendant ces 33 jours de campagne. Quel style de leadership nous offrent Pauline Marois, Philippe Couillard et François Legault? Le Soleil a fait le point avec ses collègues de travail. Les entrevues ont été effectuées sous le sceau de l'anonymat, afin d'accorder une plus grande liberté à nos interlocuteurs.
Pauline Marois: grande capacité d'écoute
Les fonctionnaires qui ont travaillé sous les ordres de la ministre Pauline Marois ont toujours vanté sa grande capacité d'écoute. Elle n'a pas changé, mais l'écoute ne va pas toujours de pair avec la capacité de décider. Les premiers mois du gouvernement Marois ont montré une équipe incertaine, constamment portée à revenir sur ses décisions devant la controverse. «Au début, on avait beaucoup de réunions, beaucoup de gens s'y invitaient, mais à la sortie, on ne savait plus qui s'occupait de quoi», confie un attaché politique. L'information est confirmée par un membre du cabinet : «Dans les premiers mois, on avait l'impression qu'elle était plus intéressée à gouverner qu'à diriger. Mais à partir de mai ou juin dernier, elle s'est vraiment mise en situation macro. Et là, elle a dit : "On va faire la politique économique, la politique de solidarité, on va entrer dans le débat sur la charte. On va avoir un automne chargé, mais on sait exactement où on s'en va, ce qu'on veut faire et dans quel ordre". C'est à ce moment-là qu'elle est passée de gestionnaire, à première ministre.»
Pauline Marois continue de consulter ses députés et ses ministres. Elle est toujours présente aux réunions du caucus, du début jusqu'à la fin, ce qui n'était pas toujours le cas de ses prédécesseurs. Mais ses collègues ont noté un changement chez elle, depuis que les sondages lui promettent un gouvernement majoritaire et qu'elle tire son parti vers le haut. «Ça lui donne énormément d'autorité. Sur certains dossiers, elle peut décider qu'elle va donner le ton, et elle a le muscle pour le faire.»
Est-ce qu'elle a appris à déléguer? «Je ne dirais pas que c'est sa qualité la plus grande, raconte un de ses proches. Elle connaît tellement les choses que son bureau est très présent dans les décisions et l'élaboration des politiques. Le centre est très présent.» Le «centre», c'est sa directrice de cabinet, Nicole Stafford, qui l'accompagne depuis toujours, et Dominique Lebel, un ancien vice-président de Cossette.
«Elle délègue, mais ça passe par là quand même, ajoute un autre informateur. On sait tous que Nicole et Dominique, on ne peut pas les contourner.»
Malgré ce changement de ton, ses collaborateurs lui donnent toujours une bonne note dans ses relations avec les députés. Contrairement à ses prédécesseurs qui arrivaient souvent au caucus «avec des présentations assez solennelles de leurs positions», Pauline Marois s'y présente en mode consultation. Avant chacune des réunions, elle rencontre le président du caucus, le leader parlementaire et le whip pour connaître l'état d'esprit des députés. Elle organise régulièrement des soupers avec de petits groupes de députés à l'appartement de fonction à l'édifice Price, et elle tient une rencontre aux deux ou trois mois avec tous les employés de son cabinet. «Elle prend des notes, toujours des notes, dit un de ses proches. Ses cahiers sont classés et elle est capable de référer à toutes ses notes.»
Fait-elle des colères? «Ça lui arrive de se fâcher contre certaines situations ou certains lobbies
Fait-elle des colères contre les journalistes? «Comme tous les politiciens, répond un vieux routier. Mais j'en ai vu des bien pires. Sur une échelle de 0 à 10, je la mettrais à trois...»
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Philippe Couillard lors de son passage en Mauricie.
Philippe Couillard: l'intelligence et les nuances
Les journalistes qui couvrent sa campagne ont salué son intelligence à sa conférence de presse de mercredi, mais pour remettre en question ensuite son instinct politique et sa capacité de toucher les émotions.
Philippe Couillard est un «cérébral», disent ses collaborateurs. Il comprend tout très rapidement, et il est capable de «synthétiser» sans délai les situations les plus problématiques. «Il est tellement brillant, explique un libéral, qu'après avoir écouté quelqu'un pendant quelques minutes, il déconnecte parce qu'il a les éléments nécessaires à son analyse. Si tu en rajoutes, il n'est plus là.»
C'est une force, mais ça peut être parfois frustrant pour les gens qui aiment se confier longuement au chef.
Pourtant, ajoute un autre, Couillard peut être très compatissant et patient. «L'aventure avec Fatima, c'est le fait d'un chef qui estime qu'on ne tue pas le monde au premier excès de vitesse, qui essaie de comprendre et d'additionner au lieu de soustraire, qui ne condamne pas rapidement ou gratuitement. S'il a fait une erreur là-dedans, c'est de penser qu'il pouvait la convaincre de se rallier, alors que ça va à l'encontre de toutes les fibres qui animent l'être de Fatima.»
Mais s'il est compatissant, le chef libéral n'est pas l'homme des grandes émotions. «C'est un neurochirurgien. Et un neurochirurgien, ça en prend beaucoup pour l'émouvoir.»
C'est tout un contraste avec Jean Charest. «Quand Charest faisait des discours, ça finissait dans la grande émotion, rappelle un député. Philippe n'est pas quelqu'un qui va monter facilement dans la grande émotion. C'est une qualité et un défaut, parce que pour toucher le peuple, il faut savoir descendre au niveau des gens.»
Ses relations avec les membres du caucus libéral sont donc colorées par sa personnalité. D'une part, il n'a pas eu le temps de développer de grandes complicités depuis son retour en politique. Mais ce n'est pas un séducteur. «Jean Charest connaissait le nom de ta femme. Si ta petite fille s'était cassé une cheville, il t'en parlait encore trois mois plus tard. Philippe, c'est un médecin qui a une grande empathie envers les gens, mais dans les relations one on one, il n'est pas rendu là.»
Depuis son arrivée à la tête du PLQ, le nouveau chef a tout de même reçu les députés chez lui par petits groupes de trois ou quatre personnes, mais «ce n'est pas un gars de gros party».
Couillard ne fait pas de crises de colère et il n'est pas rancunier. Au lendemain de la course à la direction du parti, raconte un député, on avait presque oublié qui avait appuyé qui.
On le dit philosophe, résilient et déterminé : «C'est périlleux en politique, de faire dans la nuance. Mais lui est prêt à courir ce risque, au lieu de tomber dans l'approche du tout est blanc ou tout est noir. Les gens qui nous demandent de faire de la politique autrement ont là quelqu'un qui veut le faire.»
Comme tous les chefs, il s'est adjoint les services d'un directeur de cabinet à qui il fait totalement confiance. Il s'agit de Jean-Louis Dufresne, un vétéran du deuxième mandat de Robert Bourassa, sous John Parisella. Dufresne est un ami d'enfance de Philippe Couillard. On le dit d'un tempérament nerveux, tout le contraire de son chef, et totalement différent de Daniel Gagnier dont le calme olympien a marqué les années Charest. «Il est très créatif et il a de la poigne. Les messages passent. Quand il a un dossier à discuter, il ne passe pas par quatre chemins à t'expliquer avec de la ouate ce qui doit être fait.»
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Francois Legault
François Legault: prêcher par l'exemple
Contrairement à Pauline Marois, François Legault ne cherche pas à intervenir dans tous les dossiers. Ce sont les questions économiques qui intéressent le chef de la CAQ et qui l'ont ramené en politique.
«Il y a des choses qu'il n'aime pas, confie un collaborateur. Il n'est pas porté sur les sujets qui ne sont pas de nature économique. Il laisse ça aux autres.» On raconte d'ailleurs qu'il a été bien soulagé lorsqu'il a confié le poste de whip à François Bonnardel, qui a su remettre de l'harmonie au sein du caucus des députés. «Il veut se concentrer dans les domaines où il est bon, où il peut ajouter de la valeur et qui l'intéressent personnellement.»
Tout comme Pauline Marois, qui se fie beaucoup à sa directrice de cabinet Nicole Stafford, François Legault a une confiance inébranlable en Martin Koskinen, son directeur de cabinet qui l'accompagne depuis plus d'une décennie. «Il délègue énormément à Martin. Tous les dossiers difficiles passent par lui et c'est lui qui décide du moment où il faut en référer au chef pour prendre les décisions. Legault donne beaucoup de marge de manoeuvre à son monde. Ce n'est pas le gars qui va appeler trois fois par jour.»
C'est dans cet état d'esprit qu'il dirige son groupe. «Legault, c'est un leader par l'exemple. Il n'ira jamais demander quelque chose qu'il ne ferait pas lui-même.»
Malgré les revers des derniers mois, Legault ne se laisse pas abattre facilement. «Je l'ai vu malheureux deux fois depuis un an. Il y a eu l'incident Boisclair, et le dernier sondage qui nous mettait à 15 %», raconte un proche. Malgré tout, il a su rebondir : «C'est un style de leader qui me semble meilleur quand c'est difficile. On a eu un moment difficile, on a tracé une ligne dans le sable et on s'est dit qu'on repartait dans un autre combat, peu importe les sondages. C'est là qu'il est à son meilleur. Il a un objectif, et il va tout faire pour que ça marche.»
«Il n'a rien à perdre et il est honnête envers lui-même, ajoute un autre. Il a fait ses devoirs, il a travaillé, il a bâti une équipe intéressante, et là il se dit : «C'est à prendre ou à laisser. Si ça ne marche pas, je pourrai quitter la tête haute, je n'aurai pas de regrets.»
François Legault n'est pas du genre à appeler ses députés pour les cajoler et prendre des nouvelles, comme le faisaient Jean Charest ou Brian Mulroney. Il va les appeler quand il y a des situations un peu délicates, comme à l'occasion des déclarations de Jacques Duchesneau à l'endroit d'André Boisclair. «Jacques le prenait bien personnel, Legault est monté le voir à Saint-Jérôme. Il l'a défendu bec et ongles.»
On le dit par ailleurs très à l'aise dans le small chat avec les citoyens.
Des trois leaders, c'est Legault qui laisse le plus transparaître ses émotions. «François, c'est un émotif», confie un de ses collaborateurs. Les débats à l'Assemblée nationale confirment ce trait de caractère. Legault s'indigne et se scandalise pendant la période de questions, et ce n'est pas de la comédie. Il faisait de même lorsqu'il était au PQ. Au cours de la dernière année, il s'est comporté de la même manière devant son caucus, dans les moments les plus difficiles. «Je revois encore un ou deux caucus où c'était difficile. Il nous a dit : «Vous pouvez bien me dire ce que vous voulez, moi, c'est là que je m'en vais. J'ai dit que je donnerais 10 ans, je vais le faire et on va leur montrer que c'est nous qui avons raison.»
«François est un intuitif, explique un autre député. Il veut des faits, mais ultimement, il y va avec son feeling personnel.»