Élections provinciales: les humeurs de Québec

Encore une fois, les projecteurs de la campagne se sont braqués vers la capitale cette semaine. La «bataille de Québec» intrigue. Car Québec est infidèle. Son coeur balance. Des deux côtés du fleuve, les allégeances n'ont pas souvent la vie longue - à l'exception de Jean-Talon, château fort libéral. Aujourd'hui, nous vous proposons un retour sur 40 ans d'humeurs changeantes. Dix élections commentées par ceux qui les ont vécues. Premier constat : les gens de Québec ont longtemps voté avec le pouvoir. Et lorsqu'ils décidaient que c'est le Parti québécois ou le Parti libéral du Québec qui devait occuper l'Assemblée nationale, ils ne laissaient aucune chance à leur adversaire. Des raz-de-marée! En 2003, l'arrivée de l'Action démocratique du Québec a brouillé les cartes. Depuis, en plus d'être infidèle, Québec est devenue imprévisible.
<p>René Lévesque</p>
<p>Mario Dumont</p>
1976-1985: la fièvre Lévesque
Les gens de Québec ont déjà flirté avec l'idée de faire de la province un pays. «La souveraineté était assez présente», assure l'ancien député péquiste de Chauveau (1981, 1989, 1994, 1998), Raymond Brouillet. La personnalité de René Lévesque jouait pour beaucoup, selon lui. «Il avait une bonne équipe, les gens ont décidé de lui faire confiance», renchérit le sénateur conservateur Michel Rivard, qui a été porté les couleurs du Parti québécois (PQ) pour Limoilou à l'Assemblée nationale de 1994 à 1998.
L'ancien ministre de la Justice élu dans Louis-Hébert de 1994 à 2003 Paul Bégin fait d'ailleurs remarquer que lors du premier mandat de René Lévesque comme dirigeant de la province, sa formation politique - qu'il a quittée en 2002 pour devenir indépendant - était très bien représentée dans la région, et ce, des deux côtés du fleuve.
Et malgré l'échec du «Non au référendum de 1980, le portrait demeure sensiblement le même au scrutin de 1981. «La performance économique dans la région a joué pour beaucoup», avance M. Brouillet, qui croit également que la population fait confiance à René Lévesque pour entamer des négociations constitutionnelles avec le gouvernement fédéral.
1985-1994: rouge de colère
Au début des années 1980, le Québec connaît une grave crise économique. Le gouvernement entreprend alors des négociations musclées avec les syndicats de la fonction publique et parapublique qui compte beaucoup d'employés dans la région. Les importantes compressions salariales de 20 % et la nouvelle convention collective sont mal digérées. «Un remède de cheval», illustre le sénateur Michel Rivard.
«Le PQ, très favorable à la fonction publique, se retrouve coincé», explique son collègue au Sénat et ancien député libéral dans Jean-Talon (1979 à 1985), le conservateur Jean-Claude Rivest. Le gouvernement est puni en 1985 et la région vire au rouge. Jusqu'en 1993, il ne restera plus aucun élu péquiste dans la Capitale nationale. Dans la Chaudière-Appalaches, seuls Jean Garon (Lévis) et Denise Carrier-Perreault (Chutes-de-la-Chaudière) résistent. «Beaucoup de souverainistes perdent foi», croit M. Rivard.
Les dissensions au sein du Parti québécois pèsent également lourd dans les piètres résultats qu'ils obtiennent aux urnes, soutient l'ex-ministre péquiste, Paul Bégin. Le leadership de René Lévesque est contesté lorsque celui-ci annonce qu'un nouveau référendum n'est pas à l'ordre du jour des prochaines élections. Il démissionne et Pierre Marc Johnson, qui le remplace, ne parvient pas à réparer les pots cassés à temps pour le vote populaire, gagné haut la main par les libéraux de Robert Bourassa. Ceux-ci filent jusqu'au scrutin de 1994, mais encore une fois, l'usure du pouvoir se fait sentir.
1994-2003: oui mais non
L'échec de l'accord du lac Meech en 1990 et le référendum sur l'accord de Charlottetown en 1992 déçoivent. Les événements fouettent les troupes souverainistes et leur chef, Jacques Parizeau, qui avait relancé l'idée d'un référendum dès son arrivée à la tête du PQ, a aussi le vent dans les voiles. Aux élections de 1994, les gens de Québec se rangent derrière lui et font élire 14 députés, n'en laissant que trois à leurs adversaires libéraux.
Malgré cela, l'appui au Oui est moins important que prévu. «Si la région avait voté selon la moyenne, le référendum serait passé. C'est pour cela qu'il y en a qui en veulent à la région au sein du Parti québécois parce qu'ils disent qu'ils ont fait perdre le référendum», avance l'ancien ministre de la Justice, Paul Bégin.
Malgré cela, le PQ ne perd qu'un seul siège à l'Assemblée nationale aux élections de 1998, soit celui de Michel Rivard dans Limoilou (qui deviendra Jean-Lesage). Le principal intéressé reconnaît que son style a pu déplaire mais croit également que la popularité grandissante de Mario Dumont, de l'Action démocratique du Québec (ADQ), commence réellement à se faire sentir dans la région. Dans la circonscription, le candidat du jeune chef adéquiste, Richard Lizotte, a contribué à diviser le vote, selon M. Rivard.
2003 à aujourd'hui: la troisième voie
«Ça a viré de bord à cause des fusions», résume l'ex-ministre péquiste et cofondateur du Parti québécois (PQ), Jean Garon. Celui qui a représenté Lévis pendant plus de 20 ans pour la formation souverainiste n'en démord pas. C'est le projet du premier ministre Lucien Bouchard de fusionner de nombreuses municipalités dans la province qui a fait «haïr» le Parti québécois dans Québec et dans la région de la Chaudière-Appalaches. «Les gens n'étaient pas d'accord», répète celui qui a aussi été maire de Lévis.
Le divorce est bien réel sur la Rive-Sud. Aucun député péquiste n'y a été élu depuis l'arrivée des libéraux de Jean Charest en 2003. Les citoyens préfèrent ces derniers ou l'option de l'ADQ puis celle de la Coalition avenir Québec (CAQ). Agnès Maltais (Taschereau) et Rosaire Bertrand (Charlevoix) - puis Pauline Marois après lui - sont les seuls bleus pour la région au Parlement.
Élue en 2003 comme première députée du Parti libéral du Québec (PLQ) à Lévis depuis belle lurette, Carole Théberge croit également que les fusions «et la fatigue du PQ» ont aidé l'élection de sa formation. Mais dès le scrutin suivant, celle-ci est abandonnée au profit de celle de Mario Dumont (photo), qui gagne 13 des 17 sièges à l'Assemblée nationale. L'alternance entre le PLQ et le PQ n'est plus. Mme Théberge croit qu'un changement générationnel peut aussi expliquer ce virage chez les citoyens qui ne partagent plus nécessairement les convictions de leurs aînés. Ce sont ces «indépendants d'esprit» qui auraient, selon elle, fait naître le fameux «mystère Québec».
Note : Le Soleil a retenu les résultats aux 10 dernières élections générales dans la grande région de Québec, les deux rives confondues, de Portneuf à Charlevoix, de Bellechasse à Lotbinière. Les mouvements d'humeur y sont à peu près similaires. Depuis 1976, le nombre de circonscriptions a changé. On en dénombre présentement 17. À noter qu'en 1976, l'Union nationale avait fait élire deux députés sur la Rive-Sud.