La classe de francisation de la polyvalente de Charlesbourg, c'est d'abord un gros cours d'immersion française. Les étudiants y apprennent aussi les bases de la culture québécoise.

Du camp de réfugiés à la poly

«Moi, 16 ans. École, pas obligé.» Jusqu'à l'année passée, c'était grosso modo les seuls mots français que les réfugiés népalais retenaient de leur passage à la polyvalente de Charlesbourg. Bye, je décroche.
Les profs voyaient bien leurs grands yeux hébétés quand ils donnaient leurs cours de mathématiques et de français. Quand on parle népalais et qu'on arrive d'un camp de réfugiés, on est à des années-lumière du théorème de Pythagore. «Certains ne savaient même pas compter.»
Il n'existait presque rien pour ces étudiants-là. On leur inculquait rapido quelques notions de français, on les assoyait dans une classe en leur souhaitant bonne chance mon ami, bienvenue chez nous.
Prakash était de ceux-là. Arrivé à Québec le 14 décembre 2011, il a d'abord été intégré aux classes «normales» de deuxième secondaire qui, pour lui, avaient des allures de planète Mars. En fait, il était sur Mars partout, sauf chez lui avec ses parents, son frère et sa soeur. Dehors, il y avait plein d'extraterrestres qui parlaient une drôle de langue, qui faisaient des choses bizarres. Qui pelletaient de la neige.
Il se souvient du jour où il est débarqué ici, il était «un peu content», avait «un peu peur, beaucoup froid». Il arrivait directement du camp de réfugiés où il est né, où il a passé les 13 premières années de sa vie. Il vivait dans une maison de bambou. Ce qu'il faisait de ses journées? «Jouer. Au soccer, au criquet, au badminton.»
Il n'allait pas à l'école.
Et là, il arrive dans son nouveau pays, on lui dit comme ça à brûle-pourpoint, mon beau garçon, il faut t'instruire. Tu entends cette cloche? C'est la fin de la récréation. Allez, à ton bureau, ouvre ton cahier, on a déjà perdu assez de temps comme ça. Si tu ne comprends pas, t'as juste à poser des questions.
Ce n'est pas tout à fait comme ça que ça se passait, mais c'est comme ça qu'il devait se sentir. Largué.
Il y a des gens à la polyvalente qui voyaient bien aussi que ça ne marchait pas. «On les perdait presque tous.» Le constat est de Marie Bastien, qui a eu l'idée avec d'autres de faire une classe à part pour ces jeunes-là. Une classe où ils allaient apprendre à leur rythme, la langue d'abord. La classe de francisation de la polyvalente de Charlesbourg, c'est d'abord un gros cours d'immersion française.
On met les boeufs devant la charrue.
Ils sont une douzaine d'élèves, la grande majorité provenant des camps de réfugiés népalais, des enfants qui n'ont jamais mis les pieds dans une école, qui ne savent parfois même pas compter jusqu'à 10. Quand j'y suis allée, il y avait aussi deux filles du Malawi, une Cubaine et un Brésilien. Ceux-là resteront dans la classe le temps de parler assez français pour suivre les autres cours.
Les étudiants apprennent aussi le Québec. Au fond de la classe, il y a une cuisinette où ils mettent la main à la pâte. Ils ont fait du pâté chinois. C'est drôle à dire, mais on dirait qu'à partir du moment où quelqu'un connaît la poutine et le pâté chinois, il est déjà un peu plus Québécois.
À 16 ans, Prakash pourrait maintenant dire «bye, je décroche». Mais il aime bien trop l'école pour ça. Il veut continuer. Son français n'est pas parfait, mais j'ai compris tout ce qu'il m'a dit. Il y a un an, il n'aurait pas pigé une seule de mes questions. Il m'aurait peut-être juste dit : «Moi, 16 ans. École, pas obligé.»
Prakash restera donc à l'école par choix. À Québec aussi. Il veut retourner au Népal «en vacances, pour visiter». Ce qu'il aime de Québec? «Les personnes.» Celles qui s'occupent du programme de francisation sont de celles-là. Elles lui font sentir qu'il a sa place ici. Et un avenir.
Il n'avait pas ça au Népal.
Ce qu'il veut faire plus tard? «Chanteur.» Il chante en népalais sur du beat électronique, a déjà enregistré quelques chansons qu'il a mises sur YouTube. Un plan B? Il me regarde, un peu gêné. «Docteur.» Il y en avait trois dans l'hôpital du camp pour «environ 17 000 personnes». À travers la pauvreté, il a vu ces gens guérir les malades. Il les admirait, voulait être comme eux. Il n'avait aucune chance.
Maintenant, si.