Drame de Sainte-Croix: la face cachée de Martin Godin

Quand Claude Tremblay et sa blonde ont rencontré Martin Godin en 2004 pour louer son logement, une des premières questions qu'il leur a posées est celle-ci : «Est-ce que vous êtes croyants?»
Claude et sa blonde ont répondu non, ils ont obtenu le logement quand même. Ils ont emménagé dans le duplex sur le rang de la Grande-Ligne à Saint-Isidore, sont devenus voisins de Martin Godin et de Nancy Samson. Ils sont devenus amis, ont habité là pendant quatre ans. «On avait un sous-sol commun, Nancy venait nous porter des desserts. Elle savait que j'aimais le sucré», se souvient Claude.
Il ne pouvait pas s'imaginer que, 10 ans plus tard, Martin allait tuer quatre personnes avant de s'enlever la vie. Pour mémoire, c'est lui qui, le 1er février, s'est rendu à Sainte-Croix de Lotbinière pour tuer Nancy Samson et Benoit Daigle, qui est revenu chez lui à Saint-Isidore, où il a tué ses deux filles, Médora et Béatrice, avant de retourner l'arme contre lui. Il est mort trois semaines plus tard à l'hôpital.
Au fil des années, les deux couples ont développé «une connexion solide». Claude aimait jaser de religion avec Martin, il voulait essayer de comprendre. Ils ont eu plusieurs discussions à ce sujet. «Je suis un gars curieux. Ça m'intriguait de voir comment un gars pouvait être autant endoctriné par la religion.»
Martin lui a même donné une Bible, «ça faisait moins qu'un an qu'on habitait là». Il l'a toujours conservée. «Il me l'a donnée avec coeur. Je pense qu'il voulait me convertir!» Claude l'a rangée dans une boîte quand ils sont partis de Saint-Isidore. Il l'a ressortie le mois dernier. Pour la première fois, il l'a regardée attentivement, particulièrement les passages qui étaient soulignés.
De ceux-là, plusieurs font allusion au péché, comme celui-ci. «Le salaire du péché, c'est la mort.» Le passage est souligné au stylo et surligné en rose. D'autres font allusion au mariage. En voici un, pigé au hasard. «L'homme [...] s'attachera à sa femme et les deux deviendront une seule chair.»
Cette idée-là revient souvent.
«Martin ne croyait pas au divorce», explique Claude. Il me raconte une scène. Été 2005. «Martin est arrivé avec un trailer rempli de stock dedans, je lui ai demandé s'il avait besoin d'un coup de main pour décharger tout ça. J'ai vu qu'il y avait des vélos, ils étaient finis, je lui ai dit qu'il n'aurait pas dû les acheter. Il m'a dit qu'il les avait saisis chez un gars qui lui devait de l'argent.»
Le gars venait de divorcer, Martin lui avait prêté de l'argent pour qu'il parte en voyage pour sauver son mariage. «Ça n'a pas marché, Martin est allé se rembourser. Je lui ai dit que ce n'était pas correct. Je lui ai demandé comment il aurait réagi si c'était lui qui divorçait. Il m'a regardé dans les yeux et m'a dit : "Dieu nous a unis à la vie, à la mort, c'est lui qui va nous séparer".»
Sur le coup, Claude n'a pas vraiment compris.
Nancy non plus ne croyait pas au divorce. «Elle croyait aussi à Dieu, mais elle était plus tempérée que Martin. Elle a tout fait pour sauver son mariage, elle disait que, quand on est mariés, c'est pour la vie. Elle disait toujours que ça allait s'arranger, elle y croyait sincèrement.»
Au cours des dernières années, la blonde de Claude a aussi discuté de divorce avec Martin. «Une fois, il m'a dit : "Moi, je ne serais pas capable. Je suis marié devant Dieu et il y a juste Dieu qui peut nous séparer." Je lui ai dit : "Mais encore?" Et c'est là qu'il m'a dit : "Si elle me quitte, je me tue, je le tue, je la tue, les enfants aussi." Il était au neutre quand il m'a dit ça, il était sans aucune émotion.»
La blonde de Claude a d'abord mis ça sur le dos de la maladie, Martin était bipolaire. «La première fois, j'ai pensé qu'il faisait une crise, qu'il n'était pas là.» Mais ils sont revenus deux ou trois fois sur le sujet. «Il me disait toujours la même chose : "Il n'y a pas un autre homme qui aura ma femme et mes enfants."»
C'était une idée fixe.
Le couple Godin-Samson battait de l'aile depuis longtemps. Pendant les quatre ans où ils ont habité à Saint-Isidore, Claude et sa blonde ont été témoins de dizaines d'engueulades. «Les murs étaient en carton, on entendait tout. Quand ça chiait, elle traversait chez nous, elle pleurait. Et Claude traversait de l'autre bord pour calmer Martin. Il était jaloux et contrôlant, lui demandait avec qui elle était, où elle était.»
La blonde de Claude est devenue la confidente de Nancy Samson, même après qu'ils eurent déménagé. «Nancy venait passer des fins de semaine chez nous pour prendre un break. Ma blonde et elle jasaient, elles chantaient du karaoké. Ça lui faisait du bien. Les derniers mois, ça dégénérait, Martin ne s'occupait plus d'elle, elle était juste là pour faire la bouffe et le ménage.»
Selon Claude, Martin ne battait ni Nancy ni ses filles. «Ses filles, c'était la prunelle de ses yeux, rien n'était plus important pour lui. Nancy, il l'engueulait, mais elle ne se laissait pas faire, elle répliquait. Elle avait du caractère elle aussi. C'est arrivé une fois où il l'a poussée un peu pendant qu'ils se chicanaient, pas plus que ça. Vers la fin, ça dégénérait, il garrochait des affaires.»
Dans mon livre à moi, ça ressemble à un homme violent.
Évidemment, Nancy n'était pas heureuse là-dedans. La blonde de Claude en sait quelque chose. «Elle était tellement dévouée pour les autres, on l'appelait mère Thérésa. Elle voulait juste que quelqu'un l'aime.» Elle a eu quelques aventures, jamais rien de sérieux, pas assez pour briser son mariage.
Jusqu'à ce qu'elle tombe en amour avec Benoit Daigle.
Nancy et Martin passaient beaucoup de temps avec Benoit Daigle et sa blonde quand ils étaient à leur chalet de Sainte-Croix. Ils étaient de bons amis depuis des années, se fréquentaient régulièrement, soupaient ensemble. Martin Godin a d'ailleurs donné une Bible à Benoit Daigle, avec qui il jasait religion.
Nancy se serait rapprochée de Benoit à la fin de l'automne dernier. «Elle disait qu'il était super fin, qu'il prenait bien soin d'elle.» Elle a hésité longtemps avant de s'embarquer avec lui.
Fin janvier, elle a pris la décision de rompre avec Martin. «Quand Nancy m'a dit qu'elle le laissait, je lui ai dit d'y aller avec quelqu'un. J'avais peur de sa réaction.» La blonde de Claude lui a suggéré d'aller se cacher. «Je lui ai dit : "Quand tu vas lui avoir dit, va-t-en quelque part avec les filles où il ne pourra pas vous trouver."»
Nancy ne l'a pas prise au sérieux.
Le mercredi soir, 29 janvier, elle a annoncé à Martin que tout était fini, qu'elle le laissait pour un autre homme, ne lui a pas dit que c'était Benoit Daigle. Martin a appelé des amis pour savoir qui c'était.
Nancy a appelé la blonde de Claude le lendemain. «Elle m'a dit : "Il l'a bien pris. Il est resté calme. On a jasé." Elle m'a dit qu'ils s'étaient entendus sur comment ils allaient s'arranger avec les enfants, qui irait les chercher à l'école, que Nancy irait en fin d'après-midi à la maison pour faire à manger et qu'elle partirait le soir quand les filles seraient couchées.»
Elle venait de signer son arrêt de mort.
Nancy était au chalet de Benoit Daigle, la première place où il irait la chercher. «Quand elle m'a dit ça, j'ai paniqué, je pleurais au téléphone. Je lui ai dit : "Il faut que tu prennes les filles, que t'ailles quelque part, n'importe où." Je lui ai dit de s'en aller de d'là, je lui ai dit : "Martin va toutes vous tuer, toi, les filles, pis Benoit, pow, pow, pow." Elle m'a répondu : "Ben voyons, ma catin, t'écoutes trop de films. Penses-y deux minutes, Martin ne peut pas faire ça. Tu l'imagines en train de nous tuer?"»
Nancy a rassuré son amie en lui disant que tout irait bien. Elle lui a dit de ne pas s'en faire, «qu'elle viendrait comme prévu avec Benoit le vendredi suivant. On devait le rencontrer pour la première fois.»
Deux jours plus tard, Martin mettait son plan à exécution. Aux yeux de Claude, tout était prémédité, presque réfléchi. «Martin a roulé pendant 70 kilomètres jusqu'à Sainte-Croix, il a tiré sur Benoit, il a étranglé Nancy. Il est retourné chez lui, a roulé encore 70 kilomètres. Il est arrivé, a fait un set up, a tué ses enfants, et lui aussi.»
Quand les policiers sont finalement arrivés sur le rang de la Grande-Ligne à Saint-Isidore, quatre heures après avoir découvert la première scène de crime, ils ont trouvé les trois autres corps dans la chambre de Martin et de Nancy, le père au centre du lit, une fille de chaque côté de lui.
Sur sa table de chevet, une Bible.
La morale de cette histoire, c'est qu'il n'y en a pas. Il y a un homme jaloux, possessif. Un homme qui trouve la justification de ses actes dans la Bible. Un homme qui souffre de trouble bipolaire, qui ne l'accepte pas, qui prend sa médication tout croche, quand il la prend. Un homme qui consomme du pot tous les jours, qui prend sa «p'tite bière» le soir, de la Tremblay.
Un ami, aussi. Claude se rappelle «d'un homme généreux quand il voulait. Il avait ses bons côtés quand même. Il n'était pas tout noir ni tout blanc. Mais c'est quelqu'un qui était sombre. Pour faire ce qu'il a fait, il faut avoir une personnalité spéciale, il faut quelque chose en dedans de toi.»
Martin Godin est mort avec ce quelque chose. On ne saura jamais exactement ce qui s'est passé dans sa tête en ce funeste 1er février. C'est pour ça qu'il faut essayer de comprendre. Ne jamais justifier, toujours essayer de comprendre.