Don Darby: nous, les humains

«Ce qui ne nous soude pas nous désagrège», semblent nous chuchoter à l'oreille les oeuvres de Don Darby, à qui la Ville de Québec consacre une magnifique rétrospective à la Maison Hamel-Bruneau.
Devant les visages de son Homme et de sa Femme de Pékin imprimés dans différentes matières, les dessins de majestueux mammifères en voie d'extinction et les sculptures fines et brutes à la fois, faites au pistolet à souder, notre conscience de l'espèce, du vivant et de l'évolution s'éveille. On sent quelques mystères, ou quelques connaissances ancestrales, tapies sous les traits de métal et de crayon.
L'un des éléments qui distinguent justement l'artiste à la carrière longue et prolifique est sa manière particulière d'utiliser le pistolet à souder comme un crayon de plomb, dessinant dans l'espace des sculptures ajourées, faites de multiples traits solides. Pour l'exposition, la commissaire Hélène Matte a eu la belle idée de mettre en valeur les dessins de Darby, peu exposés, ce qui renforce cette impression de se trouver devant des dessins-sculptures.
Comme les premiers films expérimentaux, les traits vifs de Darby retracent les déplacements de volumes dans l'espace. «Beaucoup de ses oeuvres monumentales comportent des pièces que les gens peuvent déplacer ou des formes qui font référence au mouvement», note Hélène Matte, qui a tenu à laisser une place, en ouverture de parcours, à des images des oeuvres d'art publiques de l'artiste. On peut aussi y visionner un court-métrage signé par son neveu Julian Darby, sur la genèse de l'exposition, et un autre tourné à l'été 1998 sur l'îlot Fleurie, cet espace public utopique, à faire et à refaire, dont Darby a été l'un des piliers.
Le sceau de l'engagement
L'appétit de l'artiste pour l'anthropologie et pour l'archéologie s'est incarné non seulement dans ses oeuvres, mais dans son rapport aux autres dans sa communauté. Toute sa carrière est marquée du sceau de l'engagement.
L'exposition comporte de nombreux artefacts, en attente d'une seconde vie, que Darby a amassés au fil des ans et qui marquent son intimité avec la matière usée par le temps. Le titre L'homme et la matière est en fait une inversion de La matière et l'homme, une oeuvre d'art publique qu'il a signée en 1970.
Sur place, ce sont ses animaux ainsi que son couple de Pékin qui sont mis en valeur. «J'avais peut-être sept ans, et j'étais impressionné de voir dans des livres d'anthropologie qu'il y avait des hommes avant nous qui nous ressemblaient, mais qui n'étaient pas tout à fait pareils», indique l'artiste, qui leur a imaginé des visages et des corps de métal et, pour la femme, des tresses complètement délirantes.
Des masques, moulés sur le visage des sculptures, semblent surgir de différents objets : pelles, poêle et morceaux de tôle, d'acier et de bronze, qui forment une tribu à l'air grave.
La seconde moitié de l'espace d'exposition est consacrée aux animaux. Lions, rhinocéros, éléphants et grands singes se dressent dignement et nous regardent d'un oeil indéchiffrable.
Nul doute, l'artiste en appelle à un certain humanisme et au respect profond de ce qui vit. «Les primitifs ne se tuaient pas entre eux, c'était inconcevable. Ils étaient peut-être protégés par une certaine pensée», note-t-il.
Quelques oeuvres terminent le parcours sur une note plus politique. Un robot grinçant à la mâchoire articulée, aux bras qui peuvent aller de haut en bas comme des hachoirs et aux mains maculées de sang a été baptisé Pichnotchet, alors qu'un périscope en cannes de conserve (Aplatikanis) donne l'impression de contempler un quartier dévasté par les bombardements.
«Darby c'est, d'une part, le regard émerveillé sur les métamorphoses de la vie et, d'autre part, l'inquiétude face à ce que l'humain peut être, c'est-à-dire irrespectueux de la nature et de ses semblables», écrit Hélène Matte, qui signe ici un hommage touchant et bien articulé à son ancien professeur.
Don Darby : l'homme et la matière est présenté au 2608, chemin Saint-Louis, du mercredi au dimanche, de 13h à 17h jusqu'au 31 mai. Info : 418 641-6280 ou www.maisonsdupatrimoine.com