Le sculpteur sur sable Sudarshan Pattnaik a réalisé une oeuvre sur une plage de Purî, en Inde, pour rendre hommage aux 239 passagers du vol MH370 portés disparus depuis samedi.

Disparaître

Tout le monde sait où tout le monde est, tout le temps. Bienvenue dans l'époque formidable de la popularité de Foursquare (bon d'accord, ce n'est pas si populaire). N'empêche, nous sommes à ce moment précis de l'histoire où le refus de montrer en temps réel où l'on se trouve (et avec qui) est en train de devenir petit à petit une preuve suffisante pour nous rendre suspect. Et dans un de ces paradoxes dont l'actualité est parfois le théâtre, les 239 personnes du vol MH370 ont donc réalisé malgré eux et de la manière la plus tragique qui soit une chose de plus en plus difficile à faire : disparaître des écrans radars. Littéralement.
Les amateurs d'aviation connaissent bien le site Flightradar (flightradar24.com), un genre de fantasme, notamment, pour le contrôleur aérien que l'équipe du Flâneur n'est jamais devenue (oui, vous pouvez rire de nos fantasmes). En résumé, Flightradar, c'est comme un Google Earth auquel on aurait ajouté le parcours en temps réel de milliers d'avions de ligne. À l'aide d'un réseau mondial de volontaires qui relaient l'information provenant de sites qui suivent une grande partie du trafic aérien, Flightradar permet d'avoir une bonne idée de ce qui se passe au-dessus de nos têtes au moment où cela passe au-dessus de nos têtes.
Anecdote de Flightradar : des membres de notre famille se sont récemment rendus en Europe. En suivant leur vol par le truchement de l'application sur notre iPad, on a même pu voir, en pointant notre tablette vers le ciel, où exactement ils sont passés quand leur avion - qui décollait de Montréal - s'est pointé à la verticale du quartier Limoilou. Un peu plus et on flashait nos lumières.
Flightradar, c'est un peu la métaphore de notre vie numérique. Une vie de petit point sur une carte, auquel on accole un déluge de données. Notre plan de vol nous suit partout. D'ailleurs, on vous avait parlé ici même de ces algorithmes qui peuvent prévoir, grâce à vos données cellulaires, où vous vous trouverez dans 24 heures avec une précision de 20 mètres. Comme un avion de ligne.
Flightradar est aussi devenu, paradoxe tragique de la semaine, un site où la traçabilité extrême du réseau a montré ses limites. Il faut le souligner, au moment où les sondes interplanétaires nous renvoient des images en haute définition des confins du système solaire, où on peut suivre un robot sur Mars, il est quand même rare de perdre la trace de quelque chose, ou de quelqu'un. En naviguant sur Flightradar cette semaine, on a même pu voir à quoi pouvait ressembler la fin d'un contact. Dans une animation cartographique (lien en bas de page), un internaute a reconstitué l'itinéraire du malheureux vol. C'est aussi simple que cela donne froid dans le dos.
On peut voir, sur une carte dynamique du sud-est asiatique, tout le trafic aérien dans les environs de la côte vietnamienne avec l'icône représentant le Boeing ainsi que ses données de vol. Comme un Dieu omniscient, on regarde ces petits points remplis de gens qui se déplacent dans toutes les directions avec, au centre, une petite icône d'avion jaune à côté de laquelle on peut lire «MAS MH370» (l'acronyme de la compagnie et le numéro du vol). On le voit décoller de Kuala Lumpur, quitter la côte malaise, puis, probablement dans des circonstances que chacun entrevoit avec un mélange d'effroi et de mystère, tout s'arrête. L'icône se fige. Un bogue.
On ne souhaite évidemment à personne de disparaître de la sorte. Mais il n'en demeure pas moins que la question qui consiste à se soustraire des radars du réseau se pose de plus en plus à mesure que nous en apprenons sur les capacités d'espionnage décuplées par nos outils et ceux qui les écoutent (en passant, n'oubliez pas qu'Eric Schmidt, le grand patron de Google, a affirmé sans rire à South by Southwest la semaine dernière qu'il était le premier étonné quand il a été mis au courant des programmes d'espionnage de la NSA. Comique, le monsieur.)
«L'oubli numérique»
Déjà, l'Europe a adopté une charte de «l'oubli numérique», qui relève pour le moment du voeu pieux. Une charte qui balise les droits de ces gens de plus en plus nombreux qui voudraient effacer leurs traces des écrans radars du réseau. Mais disparaître, aujourd'hui, ce n'est pas de la tarte. Tapez «Comment effacer ses traces sur le Web» sur votre moteur de recherche préféré. Bonne chance. En 1946, dans la nouvelle De l'exactitude en science, Jose Luis Borges avait imaginé la carte ultime, une carte à l'échelle 1:1 qui couvrirait de la manière la plus précise qui soit tout le territoire, une carte dont il serait évidemment impossible de s'extraire parce qu'elle serait «le» territoire. Lentement, cette carte s'étend. Et ces familles qu'on devine sonnées, quelque part dans une salle beige de l'aéroport de Pékin, doivent se demander pourquoi ce sont leurs proches dont les points, dans un des rares lieux qui demeurent encore terra incognita sur cette mappe monde des pixels, ont soudain disparu de leurs écrans. Pas vraiment un luxe dans leur cas.