Vincent Giguère, conservateur au Musée de la civilisation

Des tableaux mis au secret

Avant 1920, alors que les livres qui compromettaient la morale et l'autorité de l'Église catholique étaient mis à l'index et classés dans l'Enfer des bibliothèques, les tableaux indésirables, eux, étaient plutôt mis au secret ou vendus au plus offrant.
L'une de ces toiles fait présentement partie de l'exposition Révélations. L'art pour comprendre le monde au Musée de l'Amérique francophone. Il s'agit du portrait d'une femme qui sourit doucement et rien, de prime abord, ne permet de comprendre pourquoi ce tableau devait être mis à l'écart.
«C'est l'identité de la femme portraiturée qui serait la cause de la mise au secret», révèle Vincent Giguère, conservateur au Musée de la civilisation pour la collection Beaux-Arts. «On croit qu'il représente soit Lady Hamilton, qui était la maîtresse de l'amiral Nelson, ou Sarah Siddons, une actrice au comportement libertin et une fervente lectrice.»
Au-delà du possible trouble moral qu'aurait pu causer le tableau, il faut comprendre que la pinacothèque, où étaient classés les tableaux de la collection du Séminaire, se voulait un catalogue encyclopédique. Alors que l'Enfer contient ce qu'on veut cacher, le Secret contient plutôt ce qu'on ne juge pas pertinent de montrer. «Pour la section des arts, le Séminaire veut former le bon goût, en montrant un certain panorama de l'histoire de l'art, qui traverse les époques et les pays», explique M. Giguère.
L'inscription qui portait le titre du tableau et le nom du peintre a d'ailleurs été retirée et remplacée par la mention École anglaise, qui identifie le style du tableau plutôt que son sujet.
«Un bon tableau»
La toile, faite autour de 1800, aurait un moment été attribuée au peintre britannique Thomas Lawrence. «On voit que c'est un bon tableau, qui aurait mérité d'être mieux entretenu, souligne le conservateur. On a passé un fer à repasser au revers de la toile, un procédé malheureusement courant à une certaine époque, ce qui fait qu'on a perdu tous les détails d'une des mains, qui ressemble maintenant à un gant de boxe.»
Ce tableau, tout comme les autres qui seront présentés lors de l'événement Rares et précieux cette semaine, a appartenu au peintre et collectionneur Joseph Légaré. «Légaré n'a jamais voyagé en Europe, donc ses tableaux ont été acquis en Amérique du Nord, et très souvent à Québec, où il y avait un marché de l'art assez important», raconte M. Giguère.
Le Séminaire a acquis la plus grande partie de la collection Légaré en 1874. «Lorsqu'on regarde le catalogue tenu à la main par le directeur de l'institution, on voit qu'il a inscrit dans la marge "au secret" devant une dizaine d'entre eux», indique le conservateur, en spécifiant que la plupart sont disparus ou ont été vendus et qu'il n'en reste que trois.
Le deuxième cas, Les cupidons, montre une guirlande de petits anges nus. «D'après moi, on l'a tout simplement retiré parce qu'il ne cadrait pas avec les intentions d'exposition du Séminaire. C'est ludique, trop léger.»
Les raisons de la mise au secret de La mort de Lucrèce sont toutefois sans équivoque. La suicidée y est représentée le chemisier complètement ouvert, un poignard planté au milieu de la poitrine. Contrairement aux Cupidons et à École anglaise, ce dernier ne sera pas réintégré au Musée de peinture du Séminaire dans les années 20.
*******
L'événement Rares et précieux se déroule du 6 au 9 février au Musée de l'Amérique francophone. Réservations requises : 418 643-2158.