Denis Villeneuve

Denis Villeneuve: la part de l'autre

Curieuse synchronicité s'il en est une : après avoir réalisé Ennemi, un film sur le double, avec Jake Gyllenhall dans les deux rôles, Denis Villeneuve a tourné Prisonniers avec le même acteur... Or, le thème principal d'Ennemi, un suspense «existentiel», est justement la répétition. Troublant. Mais moins que son très réussi long métrage qui s'amuse avec les perceptions du spectateur. Le réalisateur québécois nous a accordé une généreuse entrevue pour dissiper - à peine - le brouillard qui entoure ce film énigmatique!
Ennemi, «c'est une histoire extrêmement simple, racontée de façon compliquée : un homme (Jake Gyllenhall) quitte sa maîtresse (Mélanie Laurent) pour retourner auprès de sa femme enceinte (Sarah Gordon)».
Mais y a-t-il bien un seul homme ou sont-ils deux, Adam et Anthony? Denis Villeneuve voit ce Janus comme une énigme qu'il propose pour jouer avec le spectateur. «Le film oscille entre cette tension à savoir s'il peut y avoir deux hommes identiques dans la réalité ou si on parle de la même personne. Le film est vraiment construit pour que les deux possibilités existent.»
Évidemment, il y a tout un travail d'acteur et de direction d'acteurs pour rendre la chose crédible. Villeneuve a longuement travaillé avec Gyllenhall dans des journées laboratoire et insisté beaucoup sur l'improvisation lors du tournage. «C'était chaotique et jouissif. J'ai adoré ça.»
Matière riche
Le long métrage est une adaptation de L'autre comme moi (2005) du Nobel de littérature José Saramago, décédé en 2010. Villeneuve et son scénariste Javier Gullón y ont trouvé une matière riche sur le plan thématique. «Dans le roman, il y a cette idée que quelqu'un se répète derrière toi et que c'est insupportable, monstrueux. On explore cette idée de la répétition sous différents angles, notamment que nous sommes condamnés à répéter les mêmes erreurs si on n'affronte pas nos démons.»
Dans cette transposition, Adam, un professeur d'histoire, découvre qu'il a un sosie qui est acteur et qui habite la même ville que lui, Toronto. Villeneuve s'est évertué à créer un climat oppressant en filmant la Ville reine en tons ocre et nappée de brouillard. S'il associe la palette de couleurs retenue au souvenir qu'il garde de certaines villes latines, «le smog, c'était mon idée».
«Je voulais donner un aspect claustrophobique, une tension qui vient de ce plafond omniprésent.» Il y avait un budget prévu pour le reproduire avec des effets spéciaux et les investisseurs ont trouvé que les créateurs avaient eu la main lourde. Même pas : «On n'en a pas eu besoin. [Au tournage], Toronto était envahie par ce smog fantomatique qui nous a fait jouir ben raide.»
Il ne cache pas s'être inspiré de Hitchcock aussi pour que son film soit le plus anxiogène possible. «Absolument. Il y avait une volonté d'obtenir certains effets angoissants. Et quand tu vas dans ces zones-là, il y a des maîtres incontournables. Nicolas Bolduc [le directeur photo], Patrice Vermette [le directeur artistique] et moi pensions beaucoup à Hitchcock, Polanski et Kubrick. Nous sommes des cinéphiles. Nous nous sommes amusés, sans reproduire, à faire des clins d'oeil un peu partout.»
Sexualité trouble
Même s'il est très personnel et porte la griffe de Villeneuve, impossible de voir Ennemi sans penser à David Cronenberg en général et à Alter ego (Dead Ringers, 1988) en particulier, en raison du thème du double, du climat et de la sexualité trouble. Un cinéaste auquel il voue «un immense respect», mais qui ne l'influence pas, «même si j'ai joué dans sa basse-cour». N'empêche : «Si tu tournes à Toronto, comme Québécois, t'es en territoire ennemi, rigole-t-il. Il y avait quelque chose de baveux pour moi, avec ces thèmes-là... Le rapport à la sexualité est fondamental dans son cinéma.»
Car Ennemi a une dimension qui plonge dans les zones un peu tordues de l'érotisme. «C'est tout à fait juste. [Adam et Anthony] expriment une incapacité d'une réelle relation dans l'intimité. Érotique, mais pas dans le sens sensuellement excitant, plutôt dans l'exploration de la sexualité.»
Il y a d'ailleurs une récurrence d'araignées dans le film - les arachnides sont souvent associés à la sexualité. Mais le réalisateur refuse - gentiment - de s'expliquer. Il dit beaucoup aimer au cinéma qu'on lui «offre» des images qu'il prendra le temps de digérer et dont la raison lui apparaîtra plus tard.
Normal. C'est tout à fait l'oeuvre de Denis Villeneuve : une exploration des mystères de la psyché humaine à la recherche de sens, servie par un cinéma clairement réfléchi et bien maîtrisé. Une répétition, en somme, d'un film à l'autre...
Pas déçu pour les Oscars
Quand Prisonniers a été présenté au Festival du film de Toronto (TIFF), plusieurs critiques et magazines spécialisés ont propulsé le premier film américain de Denis Villeneuve au rang des favoris pour les Oscars. Puis rien. Ou si peu : une nomination pour la direction photo de Roger Deakins. Les attentes du réalisateur québécois étaient ailleurs, explique ledit réalisateur québécois.
«J'étais en Europe, en septembre, avec Hugh Jackman [qui joue dans le film] et il me demandait quelles étaient mes attentes. À ce moment, les critiques étaient bonnes et on était en tête du box-office. Pour moi, c'était déjà une immense victoire. Je n'avais pas d'attentes après ça et j'étais très serein.»
Il était bien «heureux» pour le réputé Roger Deakins, qui a fait la photo des Coen, de Sam Mendes et de combien d'autres. «J'étais content de ne pas avoir nui à sa réputation», rigole le cinéaste, qui s'est dit tout de même un peu déçu pour Hugh Jackman et Jake Gyllenhall, qui n'ont pas été nommés. «Mais c'était une grosse année [aux Oscars].»
Une grosse année pour Villeneuve aussi puisque Prisonniers lui a ouvert toutes grandes les portes d'Hollywood. Au moment de notre entretien, il attendait des nouvelles des deux projets auxquels il est attaché et qui entrent en conflit. Il ne voulait pas nous en dire plus puisqu'il devra probablement en laisser tomber un. On le saura bien assez vite.
Ennemi prend l'affiche le 14 mars.