De Montréal à Kuujjuaq en ski: à la rencontre des Karibu

À la sortie de l'appareil, sur la petite piste d'atterrissage de la Pourvoirie Mirage, la transformation physique était évidente. Malgré l'imposante barbe qui cachait désormais son visage, Jacob Racine avait visiblement fondu. Retrouvé au coeur de la taïga, l'instigateur du Projet Karibu était pourtant encore bien reconnaissable, sa voix forte et son immense sourire toujours aussi sincère.
<p>Déchargement de l'avion King Air qui transportait les 12 précieux barils de vivres et d'équipements nécessaires au dernier mois de l'expédition.</p>
La poignée de main était solide et l'accolade franche au moment d'accueillir les visiteurs venus du Sud à l'occasion du sixième et dernier ravitaillement de l'expédition, tout juste sous le 54e parallèle Nord. Une importante livraison de plus d'une demi-tonne de vivres et d'équipements, essentiels à la poursuite de l'aventure en skis du groupe, entre Montréal et Kuujjuaq.
Certes, autant Racine que ses coéquipiers Bruno-Pierre Couture, Sébastien Dugas et Marie-Andrée Fortin avaient changé physiquement. Mais si les quatre aventuriers québécois semblaient avoir maigri, ils ne s'étaient certainement pas affaiblis.
«On a tous pris du poids!» a lancé en riant Jacob Racine, plus svelte et athlétique que jamais. Le guide d'aventure de 37 ans a assuré que les Karibu ont gagné entre 5 et 15 livres chacun depuis le départ, il y a une centaine de jours. Du muscle assurément, à force de tirer les lourds traîneaux à travers le paysage québécois.
Partis en ski de la région de Montréal le 27 décembre, Racine et ses compagnons profitaient depuis le samedi 5 avril d'une dernière pause avant l'étape finale d'environ 530km. Le temps de reprendre des forces, mais aussi de faire le point avant de compléter leur défi titanesque de 2400 km en près de 130 jours.
De retour à l'effort depuis mardi, les Karibu espèrent clore leur aventure en environ 26 jours, soit une arrivée entre le 2 et le 5 mai.
Combat vers le Nord
Les visages burinés par les éléments extrêmes des derniers 100 jours racontent les heures passées à progresser inlassablement vers le Nord. Parfois pendant plus de 10 heures par jour. En moyenne, une vingtaine de kilomètres quotidiennement.
Un combat lourdement chargé dans la neige profonde, sur des grands lacs exposés aux vents, à travers les montagnes et à se frayer un chemin au coeur de zones forestières parfois trop denses. Et le froid. Jusqu'à -55 ºC.
«On a vécu la même affaire [qu'eux]», a assuré Couture en faisant référence à l'expédition Québec 80, qui a servi d'inspiration au Projet Karibu. À l'époque, en 133 jours de ski, l'équipe formée d'André Laperrière, de Claude Duguay, de Robert Piché, de Robert Quintal et de Louis Craig avait réalisé un trajet semblable.
«Au début, il a fait beau, ensuite le frette est rentré. Après ça de la neige [...] Et le printemps est arrivé», a décrit Couture. Se fiant au récit de leurs aînés, les Karibu espèrent maintenant que la finale se ressemblera aussi. «Ils nous avaient dit que c'était facile. On va voir...» a lâché l'Estrien de 27 ans.
Regards brillants
Malgré les difficultés qui les ont taxés depuis le départ, les quatre aventuriers ont tous encore le regard brillant. La lueur de ceux qui ont vu ce que peu auront la chance d'observer. «On ne le réalise pas tout le temps, mais c'est la variété de décors qu'on peut faire avec de l'eau, des arbres et de la neige», a illustré Sébastien Dugas. «Le Québec, on l'apprend à l'école, mais on n'a pas souvent l'occasion de s'arrêter et de le voir. Même après 100jours, il y a encore de la nouveauté, il y a encore de la découverte...»
La barbe et les cheveux blondis par les éléments, le diplômé en mathématiques de 30 ans trouve encore du plaisir à la longue migration vers le Nord des Karibu, même après trois mois. «Je trouve ça fascinant de voir qu'il y a autant de choses définies par aussi peu d'éléments. La richesse qu'on a d'avoir ça au Québec. Ça me fascine. Je trouve ça extraordinaire de pouvoir le vivre et d'observer ça de l'intérieur», a apprécié le Rimouskois d'origine.
Pour Marie-Andrée Fortin, 30 ans, les magnifiques décors de l'hiver québécois ont surtout servi de trame de fond pour faire de belles rencontres avec les gens. «En fait, on n'en voit plus bien, bien depuis un bout...» a d'abord rigolé l'enseignante de formation, devenue guide par amour du grand air. Mais depuis le départ, «à toutes les étapes qu'on a parcourues, [...] les échanges ont été super intéressants» avec le public, a-t-elle constaté.
Tapis rouge
Comme durant l'arrêt à la Pourvoirie Mirage, où le dg Luc Aubin a déroulé le tapis rouge pour ses invités et prêté sa piste d'atterrissage à proximité du réservoir La Grande4 pour permettre le ravitaillement. Même les pilotes de Max Aviation qui ont effectué le vol, sans d'abord vraiment savoir pour qui ils quittaient l'aéroport de Saint-Hubert, voulaient un t-shirt de l'expédition au moment du retour.
Débarqués à la Centrale Brisay, à quelque 230 km de là par la Trans-Taïga, les quatre skieurs ont été récupérés - et reconduits mardi - en camionnette par Aubin, qui s'est fait un grand plaisir de les accueillir le temps qu'ils complètent la logistique du dernier mois de la traversée.
Une pause bienvenue, mais qui passe trop vite. Inventaire et divisions des vivres et de l'équipement, réparations, planification du trajet à venir... Il n'y a pas beaucoup de temps morts pour les quatre skieurs, même à l'arrêt. «Oui, c'est reposant, mais en même temps, pas tant que ça», a observé Jacob Racine, alors qu'il finalisait le chargement de son traîneau de 225 livres peu de temps avant de reprendre le périple.
«J'en prendrais bien une autre journée off, demain, juste à dormir!» Mais en même temps, a expliqué Racine, c'est l'organisme qui en redemande. «Là, mon corps me dit : "OK toé, tu es supposé skier. Arrête de niaiser!"»
Pas de doute, les Karibu étaient prêts à repartir vers le Nord.
Le Soleil tient à remercier Michel Ratté et Max Aviation pour l'opportunité de monter à bord du vol de ravitaillement.
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<p>Des montagnes de collations à classer par sortes et saveurs.</p>
Une épicerie de... 500 000 calories
À la sortie des monts Otish en mars, les Karibu étaient affamés. Ils avaient dû se rationner au moment d'affronter la plus grande difficulté du parcours, eux qui étaient en sérieux manque de nourriture.
«On était en déficit de 2000 calories par jour», a raconté Sébastien Dugas. D'après son estimation, chaque membre de l'équipe devait probablement dépenser 7000 calories, mais il en ingurgitait que 5000. «J'étais rendu faible», se souvient Sébastien.
Un manque de bouffe presque chronique depuis le début de l'exigeante aventure, qui a poussé les membres du Projet Karibu à faire bonifier les vivres du sixième et dernier ravitaillement du voyage. «C'est un peu comme faire l'épicerie quand tu as le vendre vide», observait Andrée-Ann Collin, la responsable des communications de l'expédition, devant la douzaine de barils de 60 litres qui attendaient d'être chargés dans l'avion de ravitaillement. Le double de ce qui était initialement prévu. Elle avait peine à croire que ses protégés allaient tout manger!
Une fois à destination, au moment de faire le tri à la Pourvoirie Mirage, les skieurs étaient plus qu'heureux de découvrir les portions de nourriture maison, de bouffe déshydratée et de produits frais.
Un rapide décompte des divers emballages sur le plancher: plus de 500000 calories! Une «épicerie» d'une valeur de 2500$, a évalué Sébastien. Le quart du budget de nourriture pour l'expédition.
Et comme on le devine, à skier avec un lourd traîneau, jour après jour, la bouffe finit par occuper une bonne partie des pensées. Et malgré la variété du menu des Karibu, les préférences s'affichent.
On fait alors du troc. Populaires, des gâteaux faits maison sont une denrée recherchée. Au départ, Bruno-Pierre Couture était «vendeur» contre des barres énergétiques commerciales. Au fil des jours, tandis que la rareté des gâteries se faisait sentir et que Bruno-Pierre était clairement identifié comme LE fournisseur de gâteaux, il a doublé son prix.
À des jours de marche du prochain dépanneur, il était bien en droit de le faire. Au coeur de la forêt boréale, la loi du marché venait de s'appliquer.
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Expédition au féminin
Seule fille du Projet Karibu, Marie-Andrée Fortin admet dans un éclat de rire que le reste du quatuor est un peu macho. C'était d'ailleurs pour atténuer cette tendance que Jacob Racine, l'instigateur de l'aventure, avait tenu à intégrer une fille dans le groupe.
Plus de 100 jours après le départ, Fortin raconte qu'elle a fini par comprendre qu'elle ne devait pas chercher à suivre la cadence de ses coéquipiers sur le terrain. «Je m'étais entraînée comme eux, je voulais tout faire comme eux!»
Portée par l'enthousiasme du début où le rythme était très rapide, l'aventurière s'est épuisée en tentant de faire sa part à l'avant, comme les gars. Ce n'est que plus récemment qu'elle a fini par accepter l'état des choses. «Ce n'est même pas une défaite. Tu dois respecter ton rythme.»
Pour la jeune femme, le genre importe peu dans une telle d'aventure. «Je voudrais être perçue comme un individu dans une équipe, et non la fille de l'équipe.» Marie-Andrée est à l'aise avec le fait d'être plus souvent à l'arrière. Elle vit bien avec ce rôle, où elle dicte un rythme un peu plus lent. De toute façon, si ce n'était pas elle la dernière, ce serait un autre Karibu, a-t-elle philosophé.
Le fond du fond
Reste qu'à un moment ou à un autre durant cette centaine de jours d'aventure, gars comme fille ont connu leurs moments de faiblesse. Jacob Racine, Bruno-Pierre Couture, Sébastien Dugas et Marie-Andrée ont tous heurté un mur en cours de route.
Confrontés à l'épuisement, aux blessures, au froid, à la faim, aux obstacles naturels qui ne semblaient plus finir... À tour de rôle les membres du Projet Karibu se sont retrouvés à l'arrière, à refaire leurs forces et à se ressaisir à l'écart.
«On a chacun atteint nos limites», a résumé Marie-Andrée, à propos de ces moments de frustration et de découragement. «Heureusement, on ne l'a pas fait tous en même temps!»
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<p>Les quatre aventuriers se remettaient encore d'engelures plus ou moins sérieuses. Sur le nez et les joues. Mais aussi aux mains pour Jacob, en particulier. </p>
Un «petit» mois à faire
Le quatuor du Projet Karibu touche à son but. Dans une vingtaine de jours, si tout va comme prévu, la traversée du Québec en skis sera complétée. Pour Jacob Racine, la fin est pratiquement là. «Je sens que j'arrive bientôt à la maison. Je vais revoir mon fils, ma blonde. Il reste un mois, sur les trois mois. Ça me semble juste un détail. Quasiment un petit moment. La distance - 530 km sur 2400 - et le temps ne semblent pas aussi grands pour moi qu'au mois de décembre.» De son côté, Sébastien Dugas se fait philosophe. «Oui, c'est la dernière étape, mais il reste quand même un mois. Le piège de cette dernière étape-là, c'est vraiment de trop se projeter vers l'arrivée et de la clencher. Se dire: "Ok, on rentre chez nous."» Le natif de Rimouski a ainsi rappelé l'importance de vivre le moment présent, histoire de savourer chaque instant qui reste de cette épopée unique.
Des «morsures» de Dame Nature
Qui dit expédition de plus de 100 jours dit nécessairement bobos à soigner. Heureusement, malgré la rigueur de cet hiver et de l'effort que devaient fournir jour après jour les quatre membres du Projet Karibu, la santé était bonne au ravitaillement de la Pourvoirie Mirage. Mais Jacob Racine, Bruno-Pierre Couture, Marie-Andrée Fortin et Sébastien Dugas ont tous souffert à un moment ou à un autre. Le froid a probablement été le pire ennemi. Les quatre aventuriers se remettaient encore d'engelures plus ou moins sérieuses. Sur le nez et les joues. Mais aussi aux mains pour Jacob, en particulier. «Ça lui a pris trois jours avant de nous le dire. Il s'inquiétait qu'on pense qu'il ne pouvait pas gérer la situation», a expliqué Marie-Andrée. À Mirage, les doigts de l'Abitibien d'origine étaient en bonne voie de guérison. De son côté, l'aventurière née en Beauce a subi des «morsures» de Dame Nature. Des «brûlures» par le froid, notamment sur les cuisses à travers son pantalon de ski, le long des fermetures éclairs.