Joëlle Tshernish a été retrouvée morte, jeudi matin, dans le stationnement de cet édifice du quartier Saint-Roch.

De l'importance d'y croire

Mercredi soir, Joëlle ne se prépare pas à sortir. Elle est déjà dehors, elle vit dans la rue. J'imagine qu'elle va rejoindre des amis, fait quelques clients avant pour s'acheter de la dope. La soirée dérape comme elle peut déraper quand on n'a pas besoin de se lever le lendemain matin. Elle ne s'est pas levée le lendemain. Elle a été trouvée morte dans un stationnement. Nue.
Images tirées de la vidéo dans laquelle s'ex- prime Joëlle sur www.homelessnation.org
Joëlle Tshernish a quitté son Betsiamites natal il y a 10 ans. Elle voulait étudier et s'enrôler dans l'armée, mais, à 20 ans, elle avait déjà trop eu affaire à la justice. Elle s'est donc mise à errer à Québec, comme elle errait probablement déjà sur la Côte-Nord. Petit bout de femme, elle n'a jamais pris racine dans le macadam de la ville. Triste destin, son lit de mort était en asphalte.
J'ai googlé Joëlle pour en savoir plus. Sa vie m'intriguait plus que sa mort. J'ai trouvé une page Facebook sans photo, sans info. Un sexe: féminin. Un intérêt: poker. J'ai vu son nom sur un site fait par et pour les sans-abri, Homeless Nation, l'itinérance solidaire. En fouillant un peu, j'ai trouvé un témoignage vidéo filmé en 2006 où elle nous parle de sa vie, de ce qu'elle aimerait en faire, de ce qu'elle n'en fait pas.
Un homme pose les questions, tient le micro. On ne le voit pas. La caméra est fixe, l'image cadrée trop haut, braquée sur Joëlle. Une casquette noire calée sur la tête, la palette levée, un coton ouaté kangourou kaki, la couleur de l'armée. «Qu'est-ce que tu fais dans la vie?» lui demande doucement le monsieur. «Ce que je fais dans la vie... je me promène et j'essaye de me trouver une job.»
«Qu'est-ce que tu fais à Québec?» lui redemande le monsieur. «Je vois des amis, je m'amuse, je vais dans les bars, ci pis ça, tralala, comme d'habitude. Je promène ma chienne, j'ai mon chat, j'ai mon rat. Je n'ai rien à foutre d'autre que de fumer mon joint.» Elle rit d'un rire nerveux. Regarde la caméra avec un sourire fragile.
Et attachant.
Elle allait plutôt bien quand elle a fait l'entrevue. Elle avait un toit, s'occupait de ses animaux. Mais elle est retombée, encore un peu plus bas que la fois d'avant, sachant que ça sera encore plus difficile de se relever après. La dépendance à la drogue ne fait pas de quartier. La cocaïne était son démon. C'est pour elle qu'elle se prostituait. C'est à cause d'elle qu'elle est morte. À 31 ans.
Elle avait des amis, la plupart aussi intoxiqués qu'elle. Des amis toxiques, mais des amis quand même. C'est avec eux qu'elle partageait ses hauts et ses bas, autant qu'on peut le faire quand on est gelée. Elle était connue au PIPQ, pour Projet intervention prostitution Québec, où des intervenantes ont bien essayé de l'aider. Elle avait coupé les ponts avec sa famille. J'ai appelé à Betsiamites, un cousin m'a répondu. Il ne savait pas pour Joëlle.
J'ai parlé à un de ses amis qui s'en sort plutôt bien. Il l'a vue la dernière fois il y a 15 jours. Ils se sont rencontrés par hasard, cherchaient de la poudre, en ont trouvé. Ils sont allés chez elle. «Elle m'a amené où elle restait, dans un stationnement étagé de Saint-Roch, où elle dormait souvent. On a consommé une bonne partie de la journée, pis je suis parti de mon côté.» C'était à l'angle des rues du Parvis et Prince-Édouard.
Là même où elle a rendu l'âme.
Et les armes.
Elle voyait l'hiver arriver, les nuits refroidir. Elle était prise dans la spirale infernale de la prostitution et de la drogue. De la mauvaise drogue. «De la cochonnerie. Pas cher, mais très dangereux.» Elle ne contrôlait pas ses quantités, perdait complètement pied quand elle dérapait. Une pipe lui donnait entre 20 $ et 40 $, un quart de gramme lui coûtait 20 $, un demi, 40 $. Elle pouvait consommer jusqu'à cinq grammes par jour.
Vers la fin de l'entrevue d'Homeless Nation, le monsieur pose cette question: «As-tu quelque chose à dire au restant des Canadiens qui sont dans la rue?» Elle hésite un peu, bouge nerveusement sur sa chaise. «Merde. Je souhaite que vous en sortirez comme moi, j'en suis sortie de la marde.» Elle sourit, regarde fièrement la caméra. Elle croyait avoir dompté son démon.
Il ne faut jamais arrêter d'y croire.