Atteint d'amyotrophie spinale, le petit Liam Défossés vient de fêter ses deux ans, lui qui avait peu de chance d'atteindre cet âge.

De la suite dans les idées

On pourrait se plonger dans la bataille des Thermopyles, en - 480, où 300 Spartiates ont combattu des dizaines de milliers de Perses. Il y a un film qui raconte ça, j'y pense chaque fois que j'entends le nombre 300. C'est là que je suis rendue, 300 chroniques, écrites depuis deux ans. À chaque centaine, je fais un retour en arrière. Voici.
<p>L'optométriste Marcel Tremblay a pris sa retraite en février dernier, après 62 ans de pratique.</p>
Ce cher Marcel
La toute première chronique, c'était l'histoire de Marcel Tremblay. À 83 ans, l'homme travaillait toujours, à scruter les yeux de ses clients. J'en étais. Dans un de ses appareils, on voyait un vieux tracteur.
Le boeuf est lent, mais la terre est patiente. Marcel n'était pas lent, il prenait le temps. On entrait dans sa clinique comme dans sa maison, avec Florence, son amoureuse, qui consignait tout à la dactylo. Il est né au-dessus de sa clinique, sur la 3e Avenue, dans le temps où il y avait un champ passé la 10e Rue.
Il y a élevé ses deux enfants.
J'ai appelé la semaine dernière pour prendre un rendez-vous, j'étais due. Je m'attendais à entendre la voix douce de Florence, comme d'habitude. C'est Marcel qui a répondu. «J'ai pris ma retraite en février, après 62 ans de pratique. J'ai vu 100 000 personnes», un et un font deux, 200 000 yeux.
À la revoyure, peut-être.
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Élever l'âme, le rendre
Vous vous souvenez de ce préposé aux bénéficiaires à l'Hôpital Saint-François-d'Assise qui jouait de la guitare avant son quart de travail et pendant son heure de repas? Oui, oui, le Patch Adams de la guitare, le Bon Jovi de l'hôpital.
Janick Laroque, 22 ans, fait encore ses petits spectacles improvisés, mais une de ses admiratrices n'est plus. Ti-Coeur, dont ma collègue Patricia Cloutier et moi vous avions parlé, a rendu l'âme peu après notre passage.
Quand j'y étais, il lui a joué quatre chansons, assis sur une chaise dans le cadre de porte, la dame était en isolement. Il a joué du Daniel Bélanger, du Great Big World et son classique de Cohen.
Pendant que Janick chantait Hallelujah, Ti-Coeur avait les yeux fermés.
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<p>Godelieve De Koninck visite trois résidences de personnes âgées par semaine, pour faire la lecture.</p>
Un nouveau chapitre
Depuis bientôt sept ans, Godelieve De Koninck fait la lecture dans des résidences pour personnes âgées, elle est parfois leur seule visite de la semaine. Elle était seule, avait lancé un appel à tous pour obtenir du renfort. Une vingtaine de personnes ont levé la main, Godelieve croyait que ce serait une formalité de les «placer» dans d'autres résidences, après tout, ça ne coûte pas un sou.
Eh bien, non. Quand une personne devient un groupe, les choses se compliquent. Pour s'affranchir, Liratoutâge s'est marié à un organisme qui existait déjà, Contact-Aînés, autrefois Écoute-Secours.
Godelieve a réussi à placer trois bénévoles. Inspirée par son frère Jean-Marie, elle a fait un petit calcul. Elle visite trois centres, chaque bénévole en visite un, à raison d'une heure chaque fois, pendant neuf mois. Avec une moyenne 12 auditeurs, ça fait 2808 heures où ces gens oublient qu'ils sont vieux et seuls.
Avec ceux qui sont restés sur le carreau, ça ferait 8892 heures de plus.
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Les voisines
Godelieve lit parfois mes chroniques à ses personnes âgées. Elle leur a lu celle où je racontais la vie de Vesta Wagener Jobidon, débarquée au Canada en 1954. Son père, un SS, a fui l'Allemagne, choisi le Canada. Curieux hasard, les deux femmes ont été voisines, les enfants de Vesta allaient se baigner chez Godelieve, ceux de Godelieve allaient manger des brioches chez Vesta.
Elles ne s'étaient pas vues depuis des années.
Godelieve a retrouvé Mme Jobidon, c'est comme ça qu'elle l'appelait. Vesta était rongée par un cancer, Godelieve lui a rendu visite jusqu'à la toute fin, à l'hôpital. Elle lui lisait les journaux. Vesta a refusé qu'on prolonge sa vie, sans qu'on l'abrège pour autant. Godelieve a été marquée par «sa façon sereine de partir tranquillement sans aucune amertume ni remords et cette façon de dégager tant d'énergie même si elle nous quitte tout doucement.» Elle venait d'avoir 80 ans.
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Bonne fête Liam
Il avait 95 % des chances de ne pas se rendre là, toujours est-il que Liam Défossés a fêté ses deux ans le 13 septembre. Il est né avec l'amyotrophie spinale, ça ressemble à une version «bébé» de la maladie de Lou Gehrig. Les médecins ont dit à ses parents qu'il n'y avait rien à faire, à part l'aimer.
Yan et sa blonde, Emmanuelle, ont remué ciel et terre pour faire traiter leur garçon, allant jusqu'à reproduire à grands frais un traitement expérimental. Ils ont trouvé un laboratoire et un médecin au Mexique pour lui injecter, ils y vont à peu près tous les deux mois. Ils devront arrêter bientôt, la pharmaceutique qui travaille sur un traitement commercialisable les a menacés de poursuites.
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SOS Zoo rend les armes
Ils avaient un projet, mais pas d'argent. Le gouvernement péquiste avait fait la promesse de regarder différents scénarios, le gouvernement libéral impose une condition : ceux qui présentent un projet de relance du zoo doivent avoir les reins assez solides pour le financer. Bye-bye citoyens, bonjour promoteurs.
Après presque neuf ans à se battre, Francine Vachon, la cellule souche du groupuscule, abandonne. Ce n'est pas peu dire. Je l'ai rencontrée sur le bord de la route de la faune, par un frisquet matin de novembre 2012, où elle et quatre autres militants brandissaient des pancartes pour sauver le zoo. Elle avait répété qu'elle n'abandonnerait pas. «Quand on a la main dans l'engrenage, on ne peut pas arrêter.»
L'engrenage les aura tous bouffés.
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Le miroir
Ça fera un an le 8 novembre, Étienne Gourde retournait chez lui à pied, après une soirée passée avec des amis. Un VUS foncé l'a heurté, a filé, l'a laissé face contre terre. Étienne est mort, il avait 28 ans.
Depuis, la personne qui était au volant se regarde dans le miroir chaque matin.
Je dis ça comme ça.