Patrice Mathieu a été vice-président génie urbain et transport pour l'Est-du-Québec pour l'américaine AECOM (anciennement la québécoise Tecsult) entre 1996 et 2012.

De la collusion entre les firmes de génie-conseil à Québec depuis 2004

En voulant éviter la collusion, la Ville de Québec lui a donné son impulsion. Un ancien vice-président de la firme AECOM-Tecsult a révélé mardi à la commission Charbonneau que les grandes firmes de génie-conseil de la capitale ont commencé à se concerter en 2004, à la faveur d'un appel d'offres avorté pour les bassins de rétention de la rivière Saint-Charles.
Patrice Mathieu a été vice-président génie urbain et transport pour l'Est-du-Québec pour l'américaine AECOM (anciennement la québécoise Tecsult) entre 1996 et 2012. Il a commencé mardi à raconter comment ses concurrents et lui en sont venus à fixer les prix de leurs services pendant les années de «manne», donc durant la dernière décennie.
M. Mathieu n'a pas dit précisément qui faisait partie du réseau, mais il a nommé les grands joueurs présents à Québec : BPR, SNC-Lavalin, Genivar, Roche, Dessau et bien sûr AECOM-Tecsult.
Tout a débuté en 2004. Cet été-là, la Ville de Québec procède à un appel d'offres public de services professionnels pour le projet d'assainissement de la rivière Saint-Charles (phases 2 et 3), cadeau de plus de 100 millions $ que la municipalité s'offre à elle-même pour son 400e anniversaire. L'appel d'offres concerne la construction de cinq bassins de rétention souterrains. Les critères de sélection favorisent six bureaux car il faut avoir déjà réalisé des ouvrages semblables pour avoir le droit de soumissionner. 
M. Mathieu a expliqué que les candidats s'étaient «probablement» vus dans un cocktail ou à une activité de l'Association des ingénieurs-conseils du Québec (AICQ) et qu'ils avaient alors convenu de «ne pas couper les prix». La concurrence était féroce depuis 2002, date d'entrée en vigueur de la loi 106 qui permet de considérer les prix en plus de la qualité du dossier lors de l'attribution d'un contrat. 
Après avoir ouvert les soumissions, la Ville de Québec a décidé d'annuler l'appel d'offres. Le procureur Denis Gallant de la Commission d'enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction (CEIC) a parlé de craintes de collusion et d'une demande d'avis au Bureau de la concurrence reflétées dans un sommaire décisionnel du comité exécutif. 
La version du document consultée par Le Soleil est plus laconique. «Le directeur général de la Ville est d'avis qu'il n'est pas opportun d'accepter l'une ou l'autre des offres soumises», peut-on lire. Le comité exécutif décide donc de reprendre l'appel d'offres. 
Contrat scindé
La reprise a lieu environ six mois plus tard, selon M. Mathieu. Cette fois, sur recommandation du Bureau de la concurrence, selon Me Gallant, le contrat est scindé en cinq et un appel d'offres sort aux deux semaines. Il est précisé qu'un même joueur ne peut construire plus d'un bassin. 
Les firmes intéressées savent qu'il y aura un contrat pour chacune. La libre concurrence joue pour le premier contrat, mais les autres sont attribués d'avance puisque les joueurs ont le temps de se parler. Les plus gros bassins sont allés aux plus gros bureaux, les plus petits aux plus petits, a précisé le v.-p. d'AECOM-Tecsult. Il a parlé d'une «première fois», d'un premier épisode de collusion qui ne sera pas le dernier, selon toute évidence. 
«La Ville s'est éliminée elle-même, elle a éliminé la concurrence. Elle ne l'a peut-être pas fait volontairement, mais elle l'a fait pareil», a conclu Patrice Mathieu à la fin de son témoignage, qui se poursuivra aujourd'hui. 
«Long à installer»
Parlant de façon générale de la collusion à Québec, celui-ci a dit précédemment que «ça a été long à s'installer mais on est venus à le faire». Il a parlé des années de «manne» : à partir de 2006 quand le fédéral a sorti son programme d'infrastructures impliquant le provincial et le municipal. L'administration Labeaume a aussi augmenté le rythme à partir de 2007, jusqu'à investir 200 millions $ par année dans ses routes et ses réseaux d'aqueduc et d'égouts. Et c'est sans compter l'apport du ministère des Transports du Québec. 
En avant-midi, Marc-André Gélinas, directeur d'AECOM en Outaouais, a expliqué à la juge France Charbonneau comment quatre concurrents se partageaient les contrats de génie civil de la Ville de Gatineau entre 2003 et 2008 pour maintenir les prix et les parts de marché.
Les deux témoins ont nié toute collusion pour les contrats du ministère des Transports pour la simple et bonne raison qu'ils sont attribués sur la seule base de la compétence. Les prix sont négociés par la suite, ce qui plaît évidemment aux ingénieurs-conseils.