Nancy Huston

Danse noire de Nancy Huston: le rythme du coeur

Il ne faut pas trop écouter les critiques outre-Atlantique. Si certains lecteurs français ont de la difficulté à avaler le dernier Nancy Huston, c'est parce que le livre est truffé de dialogues en anglais et que la traduction en «québécois rustique» qu'on trouve en bas de page leur tape sur les nerfs. Sinon, Danse noire se révèle un véritable roman du monde, un récit qui entrelace habilement trois destins et qui rend un hommage touchant à la langue d'ici. Entrevue avec une écrivaine qui n'avait encore rien écrit de «plus linguistiquement pervers».
Q La «danse noire» qui donne son titre au roman, c'est bien la capoeira, cette danse brésilienne qui scande ses «Ta, ta-da Da, ta, ta-da Da» et qui fait vibrer l'ensemble du livre? 
R La «danse noire» n'a pas qu'un seul sens. C'est censé retentir dans l'esprit du lecteur et pouvoir signifier plusieurs choses différentes. Mais la capoeira en fait certainement partie.
Q La capoeira est-elle apparue à la fin pour lier le tout, ou alors au début, comme point de départ?
R Je savais que j'allais faire un voyage au Brésil pour la capter, la comprendre, l'imaginer de l'intérieur, du point de vue de Milo [le personnage central du roman]. Il se trouve que j'ai fait ça vers la fin de mes recherches. Il y avait une première version avant le voyage, et, ensuite, ce rythme-là est venu irriguer le roman tout entier. C'est aussi une image qui représente le rythme des Amérindiens, le rythme des battements de coeur d'Awinita [la mère de Milo], et ainsi de suite.
Q C'est le fil conducteur...
R Oui, c'est un lien dont les Blancs sont coupés pour la plupart.
Q Cette danse noire, c'est aussi un lieu imaginaire dans lequel Milo se réfugie...
R Oui. Je suis frappée par le nombre de garçons de cette génération-là, qui est la mienne à peu près, qui ont été enfermés dans des placards, ou qui ont subi des sévices importants. Les gens n'aiment pas beaucoup en parler, mais on s'aperçoit, quand on réussit à les mettre en confiance, que c'était la règle plutôt que l'exception. Milo, lui, en a pris plus que pour son grade!
Q Est-ce pour vous donner un plus grand espace de liberté que vous avez choisi d'écrire Danse noire sous forme d'ébauche de scénario de film? Puisqu'il s'agit d'une ébauche, on peut tout se permettre, quitte à corriger plus tard...
R C'était aussi pour m'amuser et amuser le lecteur, parce que sinon, le contenu n'est pas très rigolo tout le temps. Donc, il y a des découpages, comme vous dites, de plus grande liberté, de détente. Dans un autre livre, Instruments des ténèbres, j'avais un peu ouvert le laboratoire de l'écrivaine, comme ça aussi. J'aime bien inclure le lecteur dans le processus de l'écriture. Je peux écrire exprès de mauvais dialogues.
Q Étant donné qu'il s'agit d'un scénario, le son devient un élément important. La sonorité des langues également. Voir la langue québécoise, crue, vraie, adoptée par quelqu'un qui ne s'appelle pas Michel Tremblay ou Marie Laberge, mais qui vit à Paris et dont l'oeuvre connaît un rayonnement international, a quelque chose d'assez étonnant...
R Je me dis que si le joual est une langue, il faut que d'autres l'utilisent, pas seulement les natifs. Nous sommes nombreux à l'avoir apprise. Je viens très, très souvent au Québec, j'y ai beaucoup circulé. C'est sûr que je me suis fait relire par des indigènes. Mais dans l'ensemble, je maîtrise la langue. 
J'ai traduit les dialogues de l'anglais au joual parce que c'est en joual que les personnages s'exprimeraient s'ils parlaient français. Je dois dire que ça a énervé plus d'un Français!
Q C'est comme une reconnaissance...
R Oui, et j'éprouve beaucoup de reconnaissance de mon côté envers cette langue. Elle fait partie de ma musique intérieure. C'est un hommage que je voulais lui rendre. [...] En même temps, j'avais à coeur de montrer le phénomène du «mono-et-demi-linguisme». Il y a beaucoup de gens qui parlent bien une langue et mal une deuxième, et qui du coup sont mal dans leur vie dans cet autre pays. Il y a des millions de gens dans cette situation dans le monde. Malheureusement, la littérature, elle, est censée être «nationale». Elle fait comme si tout le monde comprenait, alors que c'est pas vrai.
Q Neil, Milo, Aniwita, Declan et les autres sont des personnages imaginaires?
R Les personnages de mes livres sont toujours une sorte de produit unique, avec un peu d'un tel, un peu d'un tel. C'est le processus de la sorcière qui a son grimoire et qui combine les choses. Les gens qui ont lu mes autres livres vont reconnaître mes marottes. J'aime bien les beaux perdants, les beaux ratés.  
Q Vous avez écrit Danse noire directement en français?
R Non, en anglais, sauf les passages en québécois. C'est intéressant parce que la version anglaise est déjà acceptée à New York, mais pas au Canada anglais. Je pense que, vraiment, les Canadiens anglais ont du mal avec ma francophilie.
Dans la version anglaise, c'est vice-versa. Tous les dialogues en français dans le livre sont traduits en anglais en sous-titres. Vous imaginez le casse-tête? J'avais la tête qui explosait! C'est le livre le plus pervers linguistiquement que j'ai jamais fait et je ne recommencerai pas! Mais il fallait faire ça une fois dans ma vie!
Q Vous auriez envie de tourner le film dont votre roman contient le scénario?
R Non, non, non. C'était uniquement un procédé qui m'a permis d'écrire. Je n'ai jamais imaginé qu'on en ferait un film. Ensuite, il y a eu plein de projets de films autour de mes romans dont aucun n'a abouti, donc je n'y crois jamais par principe. Si un jour je suis surprise, eh bien tant mieux!
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Nancy Huston sera à Québec pour présenter Rena et les monothéismes, un concert littéraire accompagné au piano par Édouard Ferlet, les 10 et 11 octobre, à la Chapelle du Musée de l'Amérique francophone, à l'occasion du festival Québec en toutes lettres. Nous y reviendrons dans notre édition de jeudi.