La troupe de Frédéric Jobin s'entraînant à Lac-Beauport.

Dans l'intimité d'un groupe de kayakistes bien spécial

Samedi, sous le soleil matinal, en route vers leur entraînement, les kayakistes de vitesse Étienne Morneau, Hugues Fournel et leur coéquipier américain Tim Hornsby jettent un premier regard au Lac-Beauport qui défile sur la gauche, une flaque d'huile, aucun nuage à l'horizon. «Très nice!» «Parfait!» Une autre journée où le mot sacrifice prend ses distances de la réalité de cette troupe bien spéciale.
Comme chaque matin qu'apporte la saison estivale, les trois gaillards ont déjeuné ensemble dans leur appartement de la Grande Allée, avant de rouler vers le nord pour rejoindre leurs partenaires d'entraînement Richard Dober Jr et Ryan Cochrane ainsi que leur entraîneur Frédéric Jobin. Mark de Jonge était, quant à lui, retourné dans les Maritimes, pour un repos bien mérité à la maison.
À moins de trois semaines des Championnats du monde de Moscou, je me suis invité au sein de ce groupe, le temps d'une journée, pour comprendre sa surprenante dynamique. Comment ces athlètes arrivent-ils à passer autant de temps collés les uns aux autres, alors que leur avenir sur l'eau est intimement lié à leur intense rivalité?
Plus de trois mois dans la même maison floridienne pour l'hiver, un mois de Coupes du monde en Europe, et maintenant la Grande Allée et le lac Beauport. Différents décors, certes, mais toujours les mêmes acteurs qui, malgré une vive concurrence, passent presque tous leurs temps libres ensemble.
Si le médaillé de bronze olympique Mark de Jonge est dans une classe à part en K1 200 m, ses quatre coéquipiers de l'équipe nationale se battent depuis les Jeux de Londres pour faire partie du duo de K2 200 m qui représentera le pays à Rio. Quatre super athlètes et seulement une paire obtiendra son laissez-passer. Une guerre interne qui ne semble en rien affecter leur camaraderie. 
La composition du bateau olympique de K2 200 m n'est pas encore déterminée, il semble cependant de plus en plus clair que le siège de Hugues Fournel y soit réservé. Véritable petite bombe de 25 ans, le plus jeune membre de cette équipe était des Olympiques de Londres avec Cochrane. Ils ont terminé septièmes alors qu'ils visaient un podium. Si le Montréalais a commencé l'année avec Morneau, c'est aux côtés de Dober Jr qu'il ramera en quête d'un podium à Moscou. 
«Pense à l'an prochain Étienne», lance coach Jobin de son embarcation motorisée pour motiver son poulain, pour qui la saison de compétition est terminée, mais qui doit tout de même ramer avec intensité pour préparer sa prochaine année. Il doit également trouver une certaine motivation à jouer les bons partenaires pour ses coéquipiers visant un podium en Russie. 
L'entraîneur m'explique alors que l'athlète de Lac-Beauport s'arme de patience alors que rien n'est encore joué pour Rio. Encore une fois, son bateau numéro 1 doit toucher au podium dans trois semaines, ou s'y approcher dangereusement... Sinon les équipages seront à nouveau modifiés pour la saison préolympique.
C'est ainsi que samedi, après un entraînement exténuant - où Hugues Fournel s'est défoncé à en restituer son petit déjeuner -, les coéquipiers sont allés bruncher dans un restaurant à l'entrée de la municipalité. Encore ensemble, sauf pour Cochrane qui est retourné à sa maison du Lac en compagnie de sa conjointe kayakiste olympique et désormais entraîneur, Mylanie Barré.
Et les sacrifices...
Attablé avec eux, à les voir rigoler malgré la fatigue d'une dure semaine d'entraînement, j'ai compris. La rivalité, les efforts en vue d'un trop lointain objectif, les frustrations de ne pas être dans le plus rapide des duos... Tout ça trouve son sens dans leur quotidien. 
«J'hais le mot sacrifice, lance Fournel. On a choisi notre vie et on l'aime. Ce n'est pas comme si on nous obligeait d'aller à la guerre.» Le costaud répondait ainsi à mes allusions à cette très belle vie d'athlète qu'ils ont la chance d'avoir, loin de la vision monastique des athlètes «amateurs». «C'est ça! Il faut en parler du fun qu'on a! On n'a pas à se cacher.»
Et ce n'est guère Richard Dober Jr qui allait le contredire. À 32 ans, le chiropraticien athlète olympique père de famille continue de faire plusieurs allers-retours Trois-Rivières-Québec chaque semaine. «J'aime trop ça! Je vois ce qu'est la ''vraie vie'' avec ma clinique, et je sais qu'on est vraiment bien comme athlète», partage celui qui a justement repris la route après le repas pour retrouver sa famille et pour entrer au travail le soir. Pour lui, les sacrifices sont formés de kilomètres de bitume sur la 40.
N'empêche que ce groupe a quelque chose de spécial. La veille, Fournel avait gardé le garçon de Dober Jr pour lui permettre d'aller au restaurant avec son amoureuse; Morneau est le cuisinier qui nourrit ses troupes; et l'Américain Tim Hornsby a abouti à Québec après «que quelque chose eut cliqué avec les boys».
«Peut-être qu'ils s'entendent bien parce qu'ils sont un peu obligés», a analysé Frédéric Jobin avant de se reprendre. «Non. J'avoue. C'est un groupe spécial», a lancé celui qui est entraîneur à Lac-Beauport depuis 1989.