Cyrille Delâge en 2014 devant son bureau de la rue du Pont, à Québec. De tous les coroners québécois, Me Cyrille Delâge est de loin le plus connu. Le plus craint aussi.

Cyrille Delâge, une vie à traquer le feu

Cyrille Delâge, commissaire enquêteur aux incendies, est l'homme chargé de faire la lumière sur les causes de la tragédie de la Résidence du Havre à L'Isle-Verte, qui a fait 32 morts. Il s'attaque à une lourde tâche. Qui est-il? Il a de l'expérience, c'est certain, lui qui a notamment conclu l'enquête sur l'incendie au Repos du vieillard à Notre-Dame-du-Lac, le 2 décembre 1969, qui avait fait 44 victimes.
<p>L'incendie du bar Le Gargantua en 1975</p>
<p>Les restes fumants de l'incendie de la résidence Le repos du vieillard à Notre-Dame-du-Lac, le 2 décembre 1969, qui avait fait 44 victimes.</p>
Joint à son bureau de la rue du Pont à Québec, Cyrille Delâge se refuse à toute entrevue, même sur cette enquête menée il y a plusieurs décennies. «C'est défendu de donner des entrevues, pas par la loi, mais par le gros bon sens. Deux coroners ont déjà été destitués pour avoir parlé de leur enquête à des journalistes avant le début de leur enquête. Je ne prends pas de chance avec personne. Je ne voudrais pas être destitué le lendemain de ma nomination, ça finirait bien mal ma carrière», a lancé d'un ton bien assuré M. Delâge.
Derrière cet homme de 80 ans défile, il va de soi, une vaste expérience: plus de 3000 enquêtes, 500 enquêtes du coroner et au-delà de 32 000 contrats signés à son étude de notaire, tout ça résumé sur un curriculum vitae de... deux pages. Le document, fourni par M. Delâge, énumère - humblement - ses principales fonctions: responsable du Commissariat municipal des incendies de la Ville de Québec, commissaire aux incendies depuis le 22 janvier 1967, professeur invité pendant 20 ans à l'Institut de police de Nicolet, conférences à l'étranger...
Dans une entrevue accordée en 2007 à la revue Hors feu du ministère de la Sécurité publique, Cyrille Delâge citait l'incendie de Notre-Dame-du-Lac de 1969 parmi une dizaine d'enquêtes qui ont marqué sa carrière avec celles du saccage de la Baie-James en 1974 et de l'incendie du bar Le Gargantua en 1975.
Meneur de jeu
À Notre-Dame-du-Lac, un coupable avait été rapidement désigné. C'est un résident du foyer, Louis Chiasson, aux prises avec un problème d'alcool, qui avait déclenché un incendie dans la buanderie de ce vieux bâtiment en bois après avoir mis le feu à du papier. Le feu s'est propagé à un vieil édifice construit en bois. Vingt-huit personnes avaient pu échapper à cette catastrophe.
Bertrand Landry, ex-conseiller municipal et assureur à Notre-Dame-du-Lac en 1969, se rappelle la venue de Cyrille Delâge dans la municipalité.
«Cyrille Delâge était venu pour rencontrer le conseil municipal et les pompiers et tenir deux jours d'audiences publiques [...] Quand Cyrille Delâge est arrivé ici, on savait déjà que c'était un personnage imposant qui ne s'enfargeait pas dans les fleurs du tapis. Sa mission était la recherche de la vérité. Il y en a qui avait des prétentions et faisait des affirmations. Il leur a dit de fermer leurs gueules s'il n'avait pas de preuve... Cyrille Delâge était le meneur de jeu, et ça marchait rondement.»
L'envoyé spécial du Soleil à Notre-Dame-du-Lac, Fernando Lemieux, cite le commissaire Cyrille Delâge dans l'édition du 11 janvier 1970: «Même si tous les règlements des ministères concernés étaient suivis, ce serait nettement insuffisant pour éviter les sinistres considérant le genre de construction, l'état des personnes qui y habitaient et l'efficacité du personnel disponible [...] et qu'on sache bien cependant que toutes les mesures possibles seront prises pour que de telles hécatombes ne se reproduisent plus chez-nous...» Les recherches effectuées par Le Soleil, auprès de l'intéressé, et des Archives nationales, se sont révélées infructueuses.
Cette tragédie incitera le ministère de la Santé, de la Famille et du Bien-être social à entreprendre une inspection de ces institutions dont les normes de sécurité seraient insuffisantes, selon l'édition du 3 décembre 1969 du journal La Presse.
Lors du saccage de la Baie-James, Cyrille Delâge avait conclu, le 15 juillet 1974, que l'incendie avait été causé de façon volontaire et était d'origine criminelle. Il avait recommandé que des accusations soient portées contre l'agent d'affaires de la FTQ Yvon Duhamel et trois autres individus. Duhamel plaide coupable à six chefs d'accusation de méfait public et est condamné à 10 ans de prison.
À L'Isle-Verte, Cyrille Delâge devra déterminer les causes et les circonstances des 32 décès survenus lors de l'incendie de la Résidence du Havre dans la nuit du 23 au 24 janvier dernier en vertu de l'article 106 de la Loi sur la recherche des causes et des circonstances des décès. Ni la date ni le lieu des audiences publiques ne sont encore connus.