Costa-Gavras

Costa-Gavras: l'argent est partout

Les cinéastes militants étant une espèce en voie de disparition, il était alléchant de voir Costa-Gravas s'attaquer, dans Le capital, à la religion de l'argent et ses prélats : les banquiers. Le grand cinéaste grec (Z, L'aveu, Missing), la poigne ferme et le regard vif à 80 ans, a accordé au Soleil une sympathique entrevue dans un français très correct sur ce film dont le titre se veut autant un clin d'oeil moqueur à l'oeuvre de Marx qu'un constat : «Le monde est de plus en plus dirigé par les grandes banques.»
Q    Pourquoi avoir choisi d'adapter le roman de Stéphane Osmont (2004)?
R    Je voulais faire un film sur l'argent depuis un long moment. J'avais essayé d'écrire un scénario, puis je suis tombé sur ce livre avec un personnage qui m'intéresse, avec beaucoup de situations secondaires qui correspondaient à la réalité. Ça me permettait de faire ce que je voulais : comment l'argent affecte psychologiquement les hommes.
Q    Marc Tourneuil, l'ambitieux directeur de banque joué par Gad Elmaleh, devient sans morale à cause de l'argent?
   Absolument. Il perd toute éthique. L'argent l'intéresse, mais ce qui l'intéresse aussi, c'est la jouissance du pouvoir.
Q    C'est un reflet de notre société, où beaucoup se laissent corrompre par le pouvoir de l'argent?
R    Oh oui. On parle de corruption partout. En parallèle, il y a ceux qui jouent avec l'argent pour gagner de l'argent sans produire quoi que ce soit. L'argent ne joue plus son rôle essentiel de production et d'achat de biens. Et quoi qu'ils fassent, quand ils perdent des milliards, ils sont renfloués par l'État.
Q    Le film commence de façon inhabituelle avec Tourneuil en voix hors champ, qui regarde le spectateur. Pourquoi?
R    Je voulais créer une relation directe avec le public. Et je conclus le film avec ça. C'est cette relation que j'ai voulu avoir jusqu'au bout et créer une certaine distanciation. À ce moment, il dit vouloir prendre l'argent aux pauvres parce qu'ils sont plus nombreux. C'est l'envers de la métaphore de Robin des Bois. Ça rend les gros actionnaires heureux et ce sont eux qui élisent le président [au C. A.]. C'est cette relation que je voulais montrer et un certain cynisme : ils savent qu'ils entraînent les gens vers la catastrophe, mais ils vont faire de l'argent.
Q    À l'opposé, il y a Maud Baron (Céline Salette), une employée de banque qui ne peut plus accepter une telle fourberie?
R    Les trois femmes [qui gravitent autour de Tourneuil] représentent le positif. Elles ont une vision de la vie différente des hommes. Nous, on a une culture de chasseurs. Elles ont une culture de procréatrices. Il n'y a pas beaucoup de femmes dans les grands postes économiques. Ou alors elles sont comme les hommes. Elles représentent l'éthique dans notre société.
Q    Vous opposez le système bancaire européen, plus social, au système bancaire américain, plus sauvage, tout en semblant dire que le premier devient de plus en plus comme le second?
R    C'est exactement ça. Avant, il y avait une certaine éthique dans le système européen. Les banquiers que j'ai rencontrés me disaient qu'il fallait une nouvelle réglementation [mondiale], tout en sachant que c'est impossible aux États-Unis. Ça fait leur affaire. [Barack] Obama a d'ailleurs reculé devant Wall Street.
Q    Le scénario devient forcément complexe. Avez-vous eu peur de perdre des gens en chemin?
R    Ça a été un scénario très difficile parce que le monde économique est à la fois très simple et très compliqué. Le film devient un peu didactique, mais c'était nécessaire. Quand j'ai fait ma recherche, beaucoup [de banquiers] m'ont dit ne pas comprendre tout le système mondial. Donc, ça marche en roue libre. Ils essaient de défendre leur bifteck. Souvent, ils ne savent même pas ce qu'ils vendent et ça donne des produits comme les actifs toxiques. Mais ils savent qu'il faut de l'argent pour faire de l'argent [rires].
Le capital prend l'affiche le 31 janvier. Les frais de ce reportage ont été payés par UniFrance.