Des travailleurs en lock-out manifestant devant Dupont Auto à Alma, voilà une scène familière à laquelle assistent les gens de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean depuis un an.

Conflit chez les concessionnaires automobiles : embouteillage au Saguenay-Lac-Saint-Jean

La querelle met aux prises 27 concessionnaires et quelque 430 salariés dont les conventions collectives sont échues depuis le 18 février 2013. À la suite d'un rejet massif - 99,1 % - des offres patronales, les concessionnaires ont mis les syndiqués en lock-out. «Il fallait prendre les devants pour protéger les biens, les immeubles et les clients», explique la porte-parole de la Corporation, Annie Coulombe.
Depuis plus d'un an, c'est pratiquement le silence radio entre les parties. Le dernier tête-à-tête remonte au 6 février 2013, soit au moment où les employeurs déposaient leurs offres. Le conflit de travail s'est judiciarisé au point où patrons ou syndiqués, par l'entremise de leurs procureurs, ont été plus vus en train de plaider devant un juge au palais de justice que d'essayer de trouver un terrain d'entente pour mettre fin à leur bras de fer.
«Nous avons reçu tellement de mises en demeure que nous pourrions tapisser les murs du local syndical!», fait remarquer le président du Syndicat démocratique des employés de garage Saguenay-Lac-Saint-Jean, Georges Bouchard. «Nous avons aussi accumulé une centaine de citations pour outrage au tribunal.» Des salariés ont même été avisés qu'ils seraient suspendus dès leur retour au travail.
La semaine dernière, le copropriétaire d'un concessionnaire Toyota de Saint-Félicien plaidait non coupable à plusieurs accusations criminelles pour avoir harcelé et menacé des syndiqués, rapportait Le Quotidien. Il aurait utilisé un véhicule pour louvoyer à proximité des lock-outés.
À la mi-janvier, 11 travailleurs en lock-out et deux conseillers syndicaux étaient reconnus coupables d'outrage au tribunal pour avoir formé des piquets de plus de cinq personnes devant un concessionnaire. Ils défiaient une décision de la cour qui limitait le nombre de piqueteurs devant les garages.
Même le député bloquiste de Jonquière-Alma et ex-syndicaliste Claude Patry a reçu une mise en demeure de la part de la Corporation des concessionnaires d'automobiles Saguenay-Lac-Saint-Jean-Chibougamau après avoir invité la population à soutenir les lock-outés et à ne pas franchir les lignes de piquetage!
Pour les consommateurs, la situation n'a rien de plaisant. S'ils ont des réparations à faire exécuter sur leur véhicule, ils sont dirigés vers des ateliers de mécanique indépendants. Et quand vient le temps d'acheter une automobile neuve, ils doivent alors franchir une ligne de piquetage.
Agnès Maltais s'en mêle
N'ayant reçu aucune demande des parties visant à faire appel à la conciliation dans l'espoir de résoudre le litige en cours, la ministre du Travail, Agnès Maltais, a décidé, le 10 février, de recourir aux pouvoirs qui lui sont conférés par l'article 55 du Code du travail et d'imposer la nomination d'un conciliateur en la personne de Julien Perron. «Je demande aux employeurs et aux syndiqués de saisir la perche qui leur est tendue et de reprendre les négociations en présence du conciliateur», a déclaré la ministre Maltais.
Aux dernières nouvelles, aucune date n'avait encore été fixée pour l'amorce de la conciliation.
Pour Georges Bouchard, il ne fait pas de doute que les concessionnaires veulent «casser» le Syndicat.
«Ce qui se passe ici, ça va aussi se passer ailleurs au Québec. Je vous le prédis. Nous servons, en quelque sorte, de banc d'essai pour les employeurs qui, désireux de vouloir s'emplir les poches davantage, sabotent les conditions de travail et provoquent des pertes d'emploi», note M. Bouchard, en rappelant que les concessionnaires de la région de Québec avaient déclenché un lock-out qui avait duré 271 jours en 2003 et qui avait touché 850 salariés.
Pour le Syndicat, les concessionnaires veulent recourir de plus en plus à la sous-traitance. «Ils veulent faire exécuter par des indépendants tous les travaux d'entretien ou de réparation d'un véhicule qui ne requiert pas l'installation de pièces provenant du manufacturier. Une telle mesure pourrait signifier la perte de plus d'une cinquantaine d'emplois», avance Georges Bouchard, en signalant que l'allongement de 36 à 40 heures de la semaine de travail répartie du lundi 7h30 au vendredi à minuit, la création d'un nouveau statut d'employé à temps partiel et le recours à des cadres pour exécuter du travail normalement fait par des salariés syndiqués sont aussi des points en litige.
Du côté des concessionnaires, leur porte-parole, Annie Coulombe, ne souhaite pas transporter la négociation sur la place publique.
Elle signale, par contre, que la réalité du monde de la vente et de la réparation de véhicules a beaucoup changé ces dernières années. «Nous avons besoin de flexibilité pour répondre aux exigences de plus en plus grandes des fabricants automobiles, qui ont connu des périodes difficiles ces dernières années. Les attentes des consommateurs ont aussi évolué», a-t-elle signalé au Soleil.
En ce qui a trait à la démarche de conciliation imposée par la ministre Maltais, les camps adverses l'abordent avec une bonne dose d'espoir.
«Nous allons en profiter pour exprimer et expliquer les besoins de nos entreprises», mentionne Mme Coulombe. «Nous espérons qu'il y aura un peu de lumière au bout du tunnel après une année d'attente au cours de laquelle les travailleurs ont affiché un moral de fer», signale Georges Bouchard. «Toutefois, nous nous gardons une petite réserve. Il faudra voir l'attitude qu'adoptera l'employeur.»Le 5 mars, ça fera un an bien sonné qu'un conflit de travail comme on n'en voit plus beaucoup au Québec bat son plein dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Le litige oppose la Corporation des concessionnaires d'automobiles Saguenay-Lac-Saint-Jean-Chibougamau et le Syndicat démocratique des employés de garage Saguenay-Lac-Saint-Jean, qui est affilié à la Centrale des syndicats démocratiques (CSD).
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Garages et construction en vedette en 2013
En 2013, selon le ministère du Travail, 37 des 84 conflits de travail observés au Québec tiraient leur origine de la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, notamment en raison du litige entre les concessionnaires automobiles et leurs salariés syndiqués. Les conflits dans cette région ont touché 520 travailleurs et occasionné 93 434 jours-personnes perdus.
Comme le démontre ce tableau, les données préliminaires du Ministère montrent que le nombre d'arrêts de travail déclenchés en 2013 s'élève à 76, comparativement à 58 en 2012. Le nombre de conflits observés en cours d'année est de 84 en 2013, soit 16 de plus qu'en 2012.
«Bien qu'en hausse d'environ 24 %, le nombre de conflits observés en 2013 n'est que légèrement supérieur à la moyenne des 10 dernières années, soit 78», fait-on remarquer. «Cependant, ces arrêts de travail ont touché beaucoup plus de travailleurs en 2013 (179 486) qu'en 2012 (9070). Parallèlement, les jours-personnes perdus ont presque quadruplé, passant de 245 172 en 2012 à 973 947 en 2013. Ces données sont également supérieures à la moyenne des 10 dernières années, soit 42 059 travailleurs touchés par un arrêt de travail et 498 241 jours-personnes perdus annuellement.»
Outre le conflit dans le secteur de l'automobile au Saguenay-Lac-Saint-Jean, l'année 2013 a été marquée par d'importants arrêts dans l'industrie de la construction.
Source : ministère du Travail du Québec