Depuis 1976, Bill Smith a fait le design de près de 2000 pochettes d'album.

Conception de pochettes d'albums: la simplicité selon Bill Smith

Des appareils ménagers de Three Imaginary Boys des Cure aux collages naïfs de l'album Abacab de Genesis en passant par les agroglyphes du coffret de Led Zeppelin et la jeune femme de Brave de Marillion, l'artiste britannique Bill Smith mise énormément sur la simplicité afin de créer des pochettes d'album marquantes.
<p>Bill Smith</p>
«Au fond, c'est l'essence des grands albums : la simplicité dans le design et dans l'idée. Tu essaies de transmettre une idée qui représente ce qu'il y a dans l'emballage. Et moi, je crois qu'il faut y aller de la façon la plus succincte possible», explique Smith en entrevue téléphonique avec Le Soleil.
Durant sa carrière qui dure depuis 1976, Smith a fait le design de près de 2000 pochettes d'album, d'abord comme directeur artistique de Polydor Records, puis dans son propre studio.
Meubles et agroglyphes
«Quand j'ai rencontré les gars de The Cure pour la première fois, avant de créer la pochette de Three Imaginary Boys, ils étaient assez étranges, Robert Smith [le chanteur] était très dynamique. Mais ce que je ressentais, c'est qu'ils représentaient une certaine classe moyenne banlieusarde anglaise», raconte le designer.
«Pour cette raison, j'ai eu l'idée de faire une pochette qui ressemblerait à une page du magazine d'aménagement intérieur Ideal Home. J'ai mis des images d'appareils domestiques au lieu de photos des trois membres du groupe. Le plus drôle, c'est que les gens parlaient davantage de la pochette que du disque. Ils se demandaient quel appareil était Robert, lequel était Michael [Dempsey] et lequel était Lol [Tolhurst]!»
Pour le coffret de Led Zeppelin, lancé en 1990, Bill Smith disposait d'un nouvel outil : l'ordinateur. «C'est l'une des premières pochettes que j'ai créées presque entièrement par ordinateur. J'avais eu l'idée de l'ombre d'un zeppelin qui flottait et je la superposais à des images de la mer ou d'une plage par exemple.»
«Quand j'ai soumis l'idée aux membres du groupe, l'un d'eux était très excité par les agroglyphes (crop circles) qui apparaissaient périodiquement dans des champs en Angleterre à cette époque et dont certains croyaient qu'ils étaient créés par quelque chose qui venait de l'espace. C'est comme ça que cette pochette est née», poursuit-il.
<p>Les membres du groupe Genesis choisissaient souvent leurs pochettes sur un coup de tête parmi quelques propositions. Ce fut le cas pour l'album <em>Duke</em>.</p>
Propositions
Souvent, un designer comme Bill Smith soumettra cinq ou six idées à l'artiste et à sa compagnie de disques. «La plupart du temps, il y en a une qu'on aime vraiment et qu'on tente de pousser pour que ce soit elle qui soit choisie», explique-t-il, en précisant que le processus peut parfois s'avérer fastidieux.
«Pour l'album Enlightenment de Van Morrison, je lui ai soumis de 30 à 40 images différentes et il les rejetait chaque fois. J'ai finalement décidé de lui montrer de nouveau les six premières et il a choisi celle que j'aimais», raconte-t-il en précisant que pour d'autres artistes, comme la chanteuse Kate Bush, le processus est plus simple puisqu'elle sait ce qu'elle veut dès le départ.
Dans le cas du groupe Genesis, pour lequel il a réalisé quelques pochettes, souvent le choix était fait carrément sur un coup de tête. «Pour Duke, les gars n'avaient même pas de titre pour l'album, ni pour la majorité des chansons. Quand je leur ai montré des images et qu'ils ont vu celle du type qui regarde la lune par la fenêtre, ils ont dit : "Oh! Nous avons une chanson qui s'appelle Duke! Ce sera le titre de l'album avec cette image."»
Pour l'album Abacab, le processus de sélection a été semblable puisque les membres de Genesis se sont mis à fouiller dans l'un des cahiers d'esquisses de Smith et se sont arrêtés sur une page où il y avait un collage de bouts de papier de construction avec des taches d'encre. «J'ai réussi à convaincre la compagnie de disques de faire quatre pochettes différentes en relief avec des couleurs différentes, ce qui donnait l'impression qu'il y avait vraiment du papier collé sur la pochette.»
L'une des rares occasions où Smith a dérogé de sa règle de simplicité a été lorsqu'il s'est chargé de faire la pochette de Flaunt It, premier album de Sigue Sigue Sputnik, la troupe bigarrée de l'ex-Generation X Tony James.
«J'ai eu beaucoup de plaisir à travailler avec eux. Plusieurs les avaient immédiatement cloués au pilori, car ils ne savaient pas chanter, mais ils avaient un look d'enfer et ils savaient exactement le genre de marketing qu'ils souhaitaient, quelque chose qui s'inspirait des dessins animés japonais et de Blade Runner. J'ai eu l'idée de faire quelque chose pour que l'album ait l'air de la boîte d'un jouet Transformer
<p>Le Britannique Steve «Krusher» Joule a simplement photocopié l'image d'un bébé, lui a ajouté des griffes et des cornes, puis des couleurs criardes pour réaliser la pochette <em>Born Again</em> de Black Sabbath.</p>
La pochette la plus laide de l'histoire
Même si la pochette de l'album Born Again de Black Sabbath, lancé en 1983, n'a pas mis fin à sa carrière, c'est tout de même la dernière que le Britannique Steve «Krusher» Joule a créée pour un groupe majeur. Et encore aujourd'hui, elle est considérée par plusieurs comme l'une des plus laides de l'histoire.
«Peu après Born Again, je suis devenu directeur artistique du magazine Kerrang! Et j'avais plusieurs autres projets, donc pas vraiment de temps pour travailler sur des pochettes», explique Joule en entrevue téléphonique avec Le Soleil.
C'est sur fond de conflit intrafamilial que celui qui avait travaillé sur les pochettes de Diary of a Madman et Speak of the Devil d'Ozzy Osbourne, qui avait quitté Black Sabbath quatre ans auparavant, s'est fait offrir de réaliser la pochette de Born Again.
«Don Arden était le gérant de Black Sabbath, et il est aussi le père de Sharon Arden, la femme d'Ozzy Osbourne. Il était fâché que son gendre ait quitté le navire et m'a offert beaucoup d'argent pour faire cette pochette. Moi, à cause de ma relation avec Ozzy, je n'avais vraiment pas le goût de le faire. J'ai donc décidé de proposer quelque chose de tellement laid que j'étais certain que ce serait rejeté», explique Joule.
Se basant sur le titre de l'album à venir, Joule a fait une photocopie de la photo d'un bébé tirée de la revue éducative Mind Alive, lui a ajouté des cornes, des griffes et des crocs et une palette de couleurs criardes. «C'était exactement l'idée de j'avais d'une mauvaise pochette d'album : quelque chose qui a l'air cheap, qui manque de fini et qui ne paraît pas bien», explique-t-il.
Haïe et aimée
À la grande surprise de l'artiste, Arden a adoré le concept. «Rendu là, je n'avais plus le choix d'accepter. Arden a tellement aimé qu'il a même demandé qu'un costume rouge à l'image du bébé soit créé pour être porté par un nain durant la tournée!»
Le guitariste Tony Iommi, leader de Black Sabbath, a également aimé la pochette, mais on ne peut pas en dire autant des autres membres du groupe. «Geezer [Butler, le bassiste] a dit que c'était de la merde, mais que c'était parfait. Et l'ancien chanteur de Deep Purple Ian Gillan, qui venait de joindre Black Sabbath pour cet album, la détestait tellement qu'il disait qu'elle lui donnait envie de vomir.»
Quant au batteur Bill Ward, Joule ne l'a pas rencontré avant 1999, lors de la tournée Ozzfest à laquelle il participait comme maître de cérémonie. «J'ai attendu une semaine avant de lui avouer que j'étais le gars qui a fait Born Again et il m'a avoué qu'il haïssait cette pochette», se souvient-il en riant.
Depuis, Born Again figure presque toujours au premier ou au deuxième rang de toutes les listes de pires pochettes de l'histoire publiées par des magazines ou des blogues consacrés à la musique.
«Il y a quelques musiciens, dont Max Cavalera [Sepultura, Soulfly] et Glen Benton [Deicide] qui m'ont dit qu'ils l'adoraient. Moi, au fil des années, j'ai finalement appris à l'aimer. Une compagnie m'a même proposé d'en faire un t-shirt il y a quelques années, mais le projet est tombé. Si j'avais l'argent, je crois que je lancerais moi-même un t-shirt et une affiche», conclut-il.
<p>C'est le photographe Michaël Von Gimbut qui a pris le cliché de l'album <em>Virgin Killer</em> de Scorpions : une fille de 10 ans nue, une vitre brisée camouflant ses organes génitaux. Censurée, la pochette a été réédité avec une photo du groupe. </p>
Virgin Killer : la controverse qui traverse les années
Trente-sept ans après sa parution, la pochette originale de l'album Virgin Killer du groupe rock allemand Scorpions provoque toujours la controverse, tellement qu'une partie de l'encyclopédie en ligne Wikipedia a été rendue inaccessible aux internautes du Royaume-Uni pendant quelques jours en 2008 parce que l'image y apparaissait.
La pochette en question représente une fille de 10 ans nue, une vitre brisée camouflant ses organes génitaux. Le photographe allemand Michaël Von Gimbut, qui prenait déjà des photos de nus à l'époque, est celui qui a réalisé le cliché, qui a été remplacé par une image du groupe sur les éditions censurées de l'album.
«Cette photo, c'était une idée du directeur artistique de RCA Records. J'aimais l'idée du nu, mais pas celle de la vitre brisée. C'est d'ailleurs cet aspect qui a provoqué la controverse au départ car, à l'époque, les nus étaient communs et l'amour n'était pas synonyme de sexe», résume Von Gimbut dans un échange de courriers électroniques avec Le Soleil.
La jeune fille, dont le nom n'a jamais été dévoilé, était une connaissance du directeur artistique. Sa mère, sa soeur, la femme du photographe et son assistante étaient les seules autres personnes présentes lors de la séance de photo, qui a duré deux heures.
«Je ne l'ai jamais revue, mais on m'a dit que la modèle, qui a 47 ans, n'a aucun problème avec cette photo même aujourd'hui», poursuit Von Gimbut, qui n'a lui non plus jamais renié son cliché.
«J'aime et je crois en cette photo, mais je ne la referais pas aujourd'hui pour cet usage-là, car je ne suis pas sûr qu'un album metal soit le bon endroit pour la publier. Par contre, je trouve un peu triste que les gars de Scorpions, qui étaient au courant du design de la pochette, l'aient reniée.»
«Ils ont beaucoup apprécié leur succès international, probablement aidé par la pochette, mais l'ont ensuite dénoncée plus tard quand elle est devenue inappropriée politiquement. Aujourd'hui, plusieurs pays ont recommencé à publier la pochette originale. La même chose s'est produite avec deux autres pochettes que j'ai faites pour Scorpions : In Trance et Taken by Force», conclut le photographe.