Jacques Sainte-Marie

Commission Charbonneau : pas de grutiers payés à ne rien faire, selon Bauer

Un ancien dirigeant de l'entreprise de construction de fondations Bauer a confirmé devant la Commission Charbonneau, lundi, qu'une tension anormale sévissait sur le chantier de Péribonka, dès son arrivée en 2005. Mais il a nié que 12 grutiers y aient été payés à ne rien faire.
C'est un enquêteur de la commission, Michel Comeau, qui avait soutenu la semaine dernière que des travailleurs sur place avaient dit que 12 grutiers avaient été payés à ne rien faire, pendant des périodes allant de quelques mois à deux ans, et que deux étaient même demeurés chez eux.
Jacques Ste-Marie, ancien directeur de projet pour les Fondations Bauer Canada, a nié que des travailleurs y aient été payés à ne rien faire. «Les grutiers québécois sur la haveuse, ils travaillaient. On ne peut pas dire qu'ils ne travaillaient pas. C'est sûr que lorsque l'opérateur est assis sur son siège et qu'il fait la descente de la haveuse dans un panneau, il excave, c'est sûr que les autres qui sont là, ils le regardent faire. C'est comme n'importe quelle opération de grue. Tout le monde a travaillé, oui. Ce que j'ai lu dans les journaux, que les gars étaient payés chez eux, à Alma, oubliez ça. Ce n'est jamais arrivé. Tout le monde était au chantier.»
Quand la juge France Charbonneau lui a demandé si des ouvriers ont été payés pour rester dans la roulotte et jouer aux cartes, il a été catégorique: «moi, je n'ai pas vu ça; honnêtement je n'ai pas vu ça».
«Ils ont participé, mais n'ont pas opéré la machine comme telle», a-t-il ajouté.
Les grutiers québécois ont ainsi pu changer les dents de ces grues spécialisées, des haveuses, ils en ont fait l'entretien, ont huilé la mécanique et d'autres tâches, a précisé le représentant de Bauer.
Il confirme ainsi ce qu'avait déclaré à La Presse Canadienne le directeur de la section locale des grutiers, Evans Dupuis, vendredi dernier.
M. Ste-Marie a noté que l'utilisation des travailleurs n'était peut-être pas optimale, que la productivité n'était peut-être pas à son maximum, toutefois. Deux ou trois ont pu être employés pour une tâche qu'un seul aurait pu faire. Les tâches auraient ainsi été «subdivisées» pour donner du travail au plus grand nombre d'ouvriers sur place, a-t-il admis.
Climat tendu
M. Ste-Marie a indiqué que dès son arrivée au chantier, en août 2005, il a remarqué une situation «chaotique», notamment à cause de la présence de ce qu'il a appelé des travailleurs expatriés, dont certains ouvriers spécialisés que Bauer avait fait venir.
«J'arrive là autour du 15 août et je vois bien qu'on est à couteaux tirés. L'atmosphère au chantier était... on le sentait au bout des ongles, c'était une bombe qui était là», a résumé le témoin.
À cause des travaux spécialisés d'étanchéisation qui devaient y être faits sur une paroi de 400 pieds, une quinzaine d'ouvriers spécialisés à l'emploi de Bauer étaient venus d'Allemagne, des Philippines, des États-Unis et de Turquie, a relaté M. Ste-Marie.
Tout au long du chantier, il a dû négocier avec les syndicats pour éviter que les ouvriers «expatriés» et qui étaient spécialisés s'en retournent dans leur pays. Et il a dû négocier parce que les représentants syndicaux demandaient davantage d'embauche de Québécois.
Sur le chantier, il y avait principalement des opérateurs de machinerie lourde, des grutiers et des manoeuvres syndiqués à la FTQ, mais aussi des manoeuvres et des opérateurs syndiqués à la CSN - la commission n'avait pas entendu parler de la CSN jusqu'ici - et, dans une moindre mesure, de la CSD.
«Est-ce que vous avez eu plus de difficultés avec certains délégués syndicaux d'un syndicat précis ou c'était généralisé?» lui a demandé le commissaire Renaud Lachance.
«Je dirais que c'était pas mal généralisé. À chaque fois qu'on avait des discussions, ce n'était pas avec un local en particulier, les trois arrivaient: CSN, AMI (Association des manoeuvres interprovinciaux-FTQ) et 791-G (grutiers FTQ); ils arrivaient les trois ensemble. Et ça a toujours été les trois qui amenaient les discussions», a précisé le témoin.
Il signale d'ailleurs que Bauer n'a pas eu de problèmes avec les ouvriers sur place, mais davantage avec leurs représentants syndicaux. Les ouvriers lui laissaient entendre qu'ils n'avaient pas le choix de suivre les consignes des représentants syndicaux, parce qu'ils devaient penser à «l'après-Bauer», c'est-à-dire à se faire affecter à d'autres chantiers après celui de Bauer, par le système de placement syndical.
Parmi les moyens de pression subis pour favoriser l'embauche d'ouvriers québécois, M. Ste-Marie a cité des ralentissements de travail, voire des arrêts de travail et des applications tatillonnes de la convention collective.
Étonnamment, même Hydro-Québec a contraint Bauer à acheter la paix en continuant d'employer un manoeuvre syndiqué à la section locale AMI, alors que les travaux de vibrocompaction auxquels ce manoeuvre s'affairait étaient terminés. M. Ste-Marie affirme que Bauer n'avait d'autre choix que de «plier» pour avoir la paix syndicale et que le chantier respecte son échéancier - ce qu'il a fait.
Le représentant de Bauer a admis que ces demandes incessantes ont eu un coût. Il n'a toutefois pu le chiffrer.
Il a confirmé que Bauer a présenté au donneur d'ouvrage, Hydro-Québec, une réclamation pour des suppléments, mais la facture n'était pas détaillée, a-t-il souligné. Mais il se rappelle que la majorité des coûts supplémentaires provenait des «alluvions», des matériaux à excaver sur le chantier et qui ne correspondaient pas à ce qui avait été dit.