Au Québec, ceux qui sont visés par un mandat d'inaptitude homologué sont des électeurs comme les autres. Seules les 13 000 personnes sous curatelle ne peuvent pas voter.

Comme un détournement de votes

La mère de Joseph* ne se souvient pas pour qui elle a voté aux dernières élections. Elle ne l'a jamais su parce qu'elle n'a pas voté. C'est son mari, qui était assis à côté, qui l'a fait à sa place. Il a voté deux fois.
Quand la madame des élections est passée au CHSLD, elle a bien vu que la dame n'était pas toute là. Pas là pantoute. Elle a remis, tout naturellement, son bulletin de vote à son mari assis à côté qui, lui, a toute sa tête. L'histoire ne dit pas s'il a essayé de voter comme l'aurait fait sa femme.
L'histoire dit qu'il a voté deux fois.
Joseph n'en revient pas, c'est lui qui est le tuteur pour sa mère, tel qu'il est stipulé dans le mandat d'inaptitude dûment homologué. C'est lui qui, légalement, aurait dû voter pour sa mère. Il ne l'aurait pas fait. «Ma mère n'est plus capable de dire son nom, elle n'est pas capable de retenir le code qu'il faut faire pour sortir de l'étage. Elle n'est pas capable de voter.»
Elle n'est pas capable, mais elle a le droit. C'est comme ça. Son nom figure sur la liste électorale, elle vient de recevoir son carton d'électeur pour le 7 avril. Il y en a un peu plus de 12 000 comme elle au Québec, qui n'ont même pas conscience que nous sommes en campagne électorale. Ajoutez à ceux-là une partie des 8500 personnes qui sont sous tutelle, ça fait beaucoup de monde.
Au Québec, ceux qui sont visés par un mandat d'inaptitude homologué sont des électeurs comme les autres, même si, parfois, ils ne sont plus capables de départager la gauche de la droite. Au sens propre et au sens figuré. Seules les 13 000 personnes sous curatelle ne peuvent pas voter. Au fédéral, ils peuvent. Ça fait, grosso modo, 30 000 adultes jugés inaptes à prendre soin d'eux-mêmes, mais aptes à voter.
La mère de Joseph habite un étage réservé pour des gens comme elle, la plupart atteints d'alzheimer. On appelle ça une unité prothétique, conçue spécialement pour les gens qui ont perdu la carte. Et pour qui on émet, élection après élection, une carte d'électeur, puis un bulletin de vote.
Autant donner le droit de voter à partir de six ans.
À la blague, Joseph a dit à son père que, cette fois-ci, c'est lui qui voterait à la place de sa mère. «Papa a dit : "Non, c'est moi qui vote!" Mon père a toujours été plus conservateur que ma mère, elle était plus ouverte. En public, elle disait qu'elle ne votait pas contre son mari, mais, dans l'isoloir, c'était autre chose...»
Ce n'est plus autre chose. La mère de Joseph a perdu le droit de voter autrement que son mari.
Ça m'amène à vous parler de Playa del Coco, au Costa Rica. Le rapport avec l'histoire de Joseph? Voici. J'étais à Playa del Coco, en 2006, fin janvier, début février. Le soir, on allait au petit bar de la place prendre une couple d'Imperial. Le samedi, on se rend au même bar, pas un chat. Il y en avait un, en fait, couché sur le comptoir. Le proprio était tout seul comme un chien, avec son chat.
«¿Que pasa?» Il me regarde d'un drôle de regard, l'air de se demander pourquoi je pose la question. Il nous explique quand même, il était gentil, commençait à nous connaître un peu. «Demain, ce sont les élections», je traduis, vous aurez compris. Mais encore? «La loi interdit la vente d'alcool la veille du vote, le jour du vote et le lendemain. Ça nous mène à mardi. Vous voulez un Fanta?»
On a bu du Fanta pendant trois jours, le temps que les Costaricains élisent leur nouveau président. Impossible d'acheter de l'alcool au restaurant ou à l'épicerie. C'est le régime sec, la Ley seca. Ça existe aussi ailleurs, en Argentine, au Chili et en Colombie. L'idée derrière ça est assez simple : pour voter, il faut avoir sa tête.
Sur le site Web du curateur public, il est écrit noir sur blanc que les gens comme Joseph doivent s'assurer que la personne inapte exerce son droit de vote. C'est une grosse responsabilité de voter à la place de quelqu'un, de déduire pour qui elle aurait voté. Surtout que les bénévoles des élections n'ont pas l'air de se formaliser que le mari à côté n'a pas le droit de voter pour sa femme.
Qui s'en soucie?
Le soir du 7 avril, quand un député sera élu par une poignée de voix, je ne pourrai pas m'empêcher de penser à tous ces gens qui, comme le père de Joseph, ont voté deux fois. Au nom de la démocratie.
*Le nom a été changé.