Colocs en stock

Colocs en stock: une aventure superflue

On n'a pas soulevé la couverture de Colocs en stock que, déjà, on est perplexe. Peut-on mettre dans la bouche de Tintin le français tel qu'il est parlé ici, sans dénaturer le héros et sans faire de la Belle Province une énorme caricature? Au fil des 62 pages, les appréhensions se confirment : cette nouvelle version de Coke en stock est, au mieux, une curiosité destinée aux collectionneurs.
Ce n'est pas d'hier que les héros de la BD européenne flirtent avec les Québécois. Or rares sont les aventures qui ont réellement été couronnées de succès. Dans le cas de Colocs en stock, on a fait appel à un talent d'ici pour éviter de sombrer dans les clichés. Curieusement, ce n'est pas à «la langue française telle qu'on peut l'entendre de nos jours au Québec» que nous avons droit, comme on le prétend sur le quatrième de couverture, mais plutôt à une orgie d'expressions d'hier et d'aujourd'hui. Yves Laberge, qui signe l'adaptation, en a mis un maximum dans l'espace qui lui était donné. Le hic, c'est qu'il a fait naître une langue artificielle au détriment des qualités artistiques de l'ouvrage d'Hergé, qu'il s'agisse de rythme, de style ou de la personnalité des héros. Tous les personnages affichent le même niveau de langage, y compris les Arabes et les Africains. Du coup, on ne distingue plus le vocabulaire d'un Tintin de celui d'un Tournesol, voire d'un Milou...
Plusieurs irritants
Autre irritant : l'orthographe, qui est discutable et qui fluctue. La lecture devient parfois une épreuve de décodage. Pourtant, il n'était pas nécessaire que chaque mot soit réécrit afin de copier le langage parlé. L'auteur Michel Rabagliati, qui ne craint pas d'insérer le joual dans ses romans graphiques, l'a prouvé en trouvant un juste équilibre; mieux, en faisant une richesse des mots typiquement québécois qu'il insère. Dans le cas de ce Tintin, le lexique est au contraire très pauvre, avec son avalanche de «ben» et de «astheure». On a parfois l'impression qu'il n'y a eu aucun souci quant au style : uniquement dans les six premières cases, cinq homonymes de «vue» se succèdent!
Non, les irritants ne manquent pas. Et c'est dommage, car ils viennent continuellement éclipser les clins d'oeil culturels ou la dimension cocasse réussie de certains passages. De toute évidence, on semble avoir traité cette entreprise, qui nécessite beaucoup de doigté, avec légèreté. Trop, du moins, pour qu'elle soit un coup de chapeau à la culture québécoise et à Hergé.
** Hergé, Colocs en stock, Casterman, 62 pages.