Clifford Joseph Trahan et le disque d'or qu'il a remporté au Canada pour sa chanson Lâche pas la patate.
Clifford Joseph Trahan et le disque d'or qu'il a remporté au Canada pour sa chanson Lâche pas la patate.

Clifford Joseph Trahan: les préjugés assumés de Johnny Rebel

Ian Bussières
Ian Bussières
Le Soleil
Clifford Joseph Trahan n'a jamais renié les chansons chargées de préjugés raciaux qu'il a écrites sous le pseudonyme de Johnny Rebel, utilisant régulièrement le mot nigger («nègre») et faisant l'apologie de la ségrégation et du Ku Klux Klan.
<p>Quelques-uns des albums que Clifford Joseph Trahan a enregistrés sous le pseudonyme de Johnny Rebel.</p>
En arrivant chez Trahan, dans un petit rang tranquille d'une banlieue de Lafayette, on n'a toutefois pas du tout l'impression d'entrer chez un type qui a écrit des brûlots comme Some Niggers Never Die (They Just Smell That Way) ou Kajun Ku Klux Klan.
Devant la résidence, une statue du Christ entourée de chérubins, une toute petite affiche montrant un chasseur armé d'une carabine et accompagné de son chien ornée des mots «We don't call 911» et une autre avec la mention Grow Dammit, probablement apposée par la personne ayant la responsabilité du jardin familial.
Trahan, qui ne fait pas vraiment ses 75 ans, nous accueille vêtu d'une chemise rayée, la tête couverte d'une casquette de chasse camouflage et accompagné de sa femme, qui a l'air d'une gentille grand-mère. À l'intérieur, pas de drapeaux sudistes ni de croix gammées, de cagoules blanches ou de slogans raciaux. Que des photos des quatre enfants, sept petits-enfants et de l'arrière-petit-enfant du couple... et le disque d'or de Trahan pour Lâche pas la patate.
«Je m'excuse pour hier, mais, tu sais, je reçois encore des tonnes d'appels téléphoniques harassants. C'est à cause des chansons que j'ai écrites sous le nom de Johnny Rebel, tu en as sûrement entendu parler...»
Il faut dire que le premier contact téléphonique de l'auteur de ces lignes avec l'auteur de Lâche pas la patate n'avait pas été très cordial...
«Bonjour, M. Clifford Joseph Trahan, svp.
- Il n'y a pas de Clifford Joseph Trahan ici.
- Désolé. Dans l'annuaire, c'est écrit Clifford J. Trahan, alors je croyais que c'était Clifford Joseph Trahan.
- Mais que lui veux-tu, à Clifford Joseph Trahan?
- J'essaie de le joindre, j'aimerais lui parler.
- Que veux-tu lui dire?
- C'est que ce M. Trahan a écrit une chanson qui a été très populaire au Québec il y a 40 ans, et, comme je suis journaliste et que je suis de passage en Louisiane, j'aurais aimé lui parler de ça.
- Bon, alors vas-y, parle-moi. C'est moi, Clifford Joseph Trahan.»
L'ex-auteur et musicien, qui a cessé de présenter des spectacles en 1985 et dit avoir arrêté d'écrire des chansons il y a sept ans, était toutefois de très bonne humeur la journée de notre rencontre, par un beau dimanche de mai. Il avait d'ailleurs pris soin de fixer l'entrevue en fin d'après-midi, car il devait se rendre à la messe le matin.
Depuis 1966
«Johnny Rebel, ça a commencé quand je suis revenu m'installer en Louisiane après avoir vécu au Mississippi. Je suis venu à Crowley, où le producteur de musique cajun Jay Miller avait un studio. Il m'a fait entendre un truc que Joe Norris venait d'endisquer, Flight NAACP 105, sous le pseudonyme de "Son of Mississippi" à propos d'une couple de nègres dans un avion qui s'écrase. Je lui ai dit que je pouvais écrire du matériel comme ça.»
Son premier 45 tours, qui incluait les pièces Looking for a Handout et Kajun Ku Klux Klan est paru en 1966. D'autres ont suivi, dans la même veine, la même année et en 1968, toujours sur l'étiquette Reb Rebel Records de Jay Miller.
«Je peux te dire que ces 45 tours se vendaient. Il s'en est vendu beaucoup, et ces chansons circulent encore énormément sur Internet, mais, malheureusement, je ne reçois pas un sou de ce qui est diffusé par Internet», signale-t-il, se défendant d'écrire des chansons haineuses malgré des paroles très offensantes pour la communauté noire.
«Les gens peuvent me qualifier de raciste, je m'en fiche. Moi, je ne me considère pas comme raciste. Personne n'est plus raciste que le président Obama et le procureur général Eric Holder, ils ont vraiment divisé le pays. Pour moi, il y a une différence entre les nègres et les Noirs. Oui, je hais les nègres, mais je n'ai aucun problème avec les Noirs», affirme-t-il.
«Être un nègre, c'est une attitude et pas une couleur. Les Noirs n'ont pas le choix de leur couleur, mais ils ont le choix de leur attitude. Il y a aussi des nègres blancs, mais en plus petit pourcentage. Et je peux te dire que 80 % des Noirs sont des nègres, qu'ils ont cette attitude», poursuit Trahan, le plus sérieusement du monde, avec les contradictions de certains «mononcles» qui tentent de justifier leurs préjugés raciaux.
Des amis noirs
Après avoir rappelé que «durant sa jeunesse, il y avait un côté blanc et un côté noir dans le village, et il n'y avait pas de problème» et avoué qu'il n'aimait pas beaucoup les mariages interraciaux, Trahan avance qu'il a des amis noirs.
«Je peux même te dire que quand j'ai enregistré Looking for a Handout, il y avait des Noirs dans le studio... Ma femme a géré une maison de retraite et elle a été l'une des premières à accepter les Noirs. Et tu ne sais pas quoi? Le premier rendez-vous que j'ai eu avec ma première femme, je l'y ai amenée dans la voiture d'un Noir! Je n'avais pas d'auto à l'époque, et le chanteur et guitariste blues Otis "Lightnin' Slim" Hicks avait accepté de me prêter la sienne.»
Trahan enchaîne en signalant que ce n'est pas la haine raciale qui l'a motivé à créer du matériel sous le nom de Johnny Rebel. «Le but n'a jamais été de tuer des gens ou d'être un suprémaciste blanc. Ces chansons, je les ai faites pour deux raisons : pour l'humour et pour le fric. Dans les années 60, Jay Miller avait créé un marché pour ça partout au pays. Je n'ai jamais chanté ces chansons en public, car je ne voulais pas créer d'agitation avec ça. Sauf une fois, à Kaplan, quand j'ai fait Looking for a Handout, car la foule la demandait et que j'avais vu qu'il ne semblait pas y avoir de Noirs dans le public.»
Reprises
Trahan se dit d'ailleurs très surpris d'avoir été qualifié de «grand-père de la musique suprémaciste blanche» par certains médias et d'avoir vu des groupes musicaux racistes reprendre ses compositions, notamment le groupe néonazi suédois Pluton Svea et le groupe skinhead américain People Haters, qui ont enregistré une version de Who Likes a Nigger?
«Je ne connais aucun de ces gars-là! Ils ne m'ont pas demandé la permission de reprendre mes chansons, et je n'ai jamais reçu un sou pour ça. On m'associe à des trucs allemands avec des croix gammées ou des groupes haineux comme Skrew... quelque chose [NDLR : le groupe skinhead néonazi britannique Skrewdriver]. Je n'ai aucune idée de ce que c'est!» déclare-t-il. À voir son visage interloqué et sa méconnaissance de cette scène musicale, on n'a aucune difficulté à croire Trahan sur ce point précis.
Malgré tout, celui qui a gagné sa vie pendant 15 ans en exploitant une école de conduite, dont il a fermé les portes quand il a pris sa retraite en 2008, semble cependant tirer une certaine fierté du fait que ces chansons écrites il y a presque 50 ans trouvent encore écho chez certains jeunes aujourd'hui.
«Quand je donnais des cours de conduite, plusieurs jeunes me demandaient si c'était vrai que j'étais Johnny Rebel. Quand je répondais oui, ils m'avouaient qu'ils aimaient beaucoup mes chansons...», conclut-il, sourire en coin.